Villégiature Acquis en 1776 par le baron de Sainte-Gemmes, grand financier du XVIe siècle, considérablement agrandi et aménagé, le site est remarquable par sa beauté, ses décors et son extravagant jardin, témoin des plus grandes fêtes. Classé au titre des monuments historiques, il abrite aujourd’hui le lycée La Folie Saint-James.

Claude Baudard, baron de Sainte-Gemmes (1738-1787), est issu d’une riche famille angevine dont la fortune est liée à la fourniture de toiles à voiles à la Marine et à la réception des tailles. À la mort de son père, en 1771, il hérite de 3 millions de livres, ce qui lui permet d’acheter la charge de trésorier général de la Marine et des Colonies. Le personnage est représentatif des grands financiers du XVIIIe siècle, riche, anglomane, franc-maçon, intéressé par tout ce qui est nouveau. Il habite un hôtel de la place Vendôme où il « recevait son monde avec plus de bonhomie que de grâces » raconte la peintre Elisabeth Louise Vigée-Lebrun. Il anglicise son nom de Sainte-Gemmes, ce qui trompera Krafft qui, dans son Recueil d’architecture civile, parle de lui comme d’un « anglais fort riche, ministre de France sous Louis XVI » !

Neuilly, en bordure de la Seine et du bois de Boulogne, est alors un lieu de villégiature très prisé de la haute société depuis la construction du château de Madrid par François Ier. En 1777, le comte d’Artois, cédant à la mode des petites maisons, fera construire Bagatelle, « le pari fou d’un libertin », par Bélanger. C’est là qu'en juillet 1772 le financier achète une propriété et demande au même architecte d’augmenter et d’ajuster « les bâtiments tant à l’extérieur que dans l’intérieur ». Dès lors, il agrandit considérablement son domaine jusqu’en 1780, ce qui lui permet d’atteindre la Seine de l’autre côté du chemin de Bagatelle à Neuilly et de finaliser le fabuleux jardin anglais de 30 hectares qui sera publié par Krafft.

« Neuilly est dans une très belle situation, sur la rive droite de la Seine, et traversé par la Grande route de Paris à Saint-Germain-en-Laye. (…) La maison de Sainte-James, appartenant à M. Cheff, est d’une jolie construction. Les jardins, dessinés dans le genre anglais, ont également souffert des dévastations de 1815. On a détruit en grande partie ce qui rendait cette habitation l’une des plus remarquables que l’on connaisse par les beautés et les raretés qu’elle renfermait en tout genre ».

La maison acquise était déjà aménagée et Sainte-James achète « ses meubles meublant, linges, tappisseries, glaces ; basterie de cuisine et autres ». C’était un bâtiment de taille relativement réduite, de cinq travées probablement en brique et pierre, tel qu’il vient d’être restauré. Bélanger le conserve dans son ensemble, se contentant de modifier le toit, abaissé et percé d’une verrière centrale, d’adjoindre des avant-corps sur les deux façades et d’y ajouter un décor inspiré de l’Antiquité.

La façade sur cour se voit dotée d’un solide portique de quatre colonnes ioniques supportant une terrasse et dominé par un fronton triangulaire. L’adjonction de la façade sur jardin est plus originale et plus gracieuse : trois arcades retombent sur de fines colonnes de bois décorées d’écailles, surmontées de sirènes qui développent leurs ailes dans les écoinçons. Sur les deux façades, des médaillons en stuc réalisés par Jean Démosthène Dugourc d’après des dessins de Lhuillier évoquent des scènes antiques, telles que Zeus nourri avec le lait de la chèvre Amalthée, la muse Euterpe, une Hespéride. Une frise de palmette en stuc court tout autour de la base de l’étage.

L’intérieur reste composé autour de l’axe central du vestibule prolongé par la salle de billard (aménagée en 1778 à la place d’un second vestibule). À droite se trouvent la salle à manger sur cour et le salon sur jardin, de taille plutôt réduite, à gauche l’escalier et la chambre à coucher de Mme de Sainte-James et ses annexes. L’aile de service, à gauche de la cour, communique par un étroit passage au bâtiment principal. Comme c’est la coutume pour les maisons de plaisance, une certaine simplicité a présidé à l’ameublement : fauteuils et chaises recouverts d’indienne, rideaux en toile de coton bordés d’indienne et toile de Jouy dans l’alcôve de la chambre.
Dans le vestibule, c’est un décor architecturé en trompe-l’œil qui accueille le visiteur : allégories féminines et vases peints se détachent entre des colonnes feintes soutenant une frise de métopes et triglyphes. Il est l’œuvre de Paolo Antonio Brunetti (v. 1723-1783), peintre spécialiste des décors de théâtre qui s’était fait remarquer en 1747 par son magistral décor en trompe-l’œil de l’escalier de l’hôtel de Luynes, aujourd’hui remonté au musée Carnavalet. Ce décor se poursuit à l’entrée de l’escalier, où s’ouvre un faux rideau, puis à l’étage. La rampe en ferronnerie est d’un style rocaille modéré qui appartient davantage à l’art du milieu du XVIIIe siècle qu’au règne de Louis XVI.

La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France
La Folie Saint-James, à Neuilly-sur-Seine (92) - Crédit photo : © Laurent Kruszyk, Région Île-de-France

C’est dans l’aménagement du jardin que s’expriment les ambitions de Sainte-James. De l’avis de Blaikie, le jardinier écossais de Bagatelle, il s’agit d’ « un exemple d’extravagance plus que de goût », notamment le Grand Rocher qui « n’a rien à voir avec la nature ou avec la beauté naturelle…». Blaikie trouve ridicule cette surabondance de fabriques. Selon lui cette démesure avait été soufflée à Bélanger par le comte d’Artois qui lui aurait dit « J’espère que vous allez ruiner Sainte-James ». 
Dans ce parc, le financier donnait de véritables fêtes : Mme Vigée-Lebrun rapporte qu’elle fut invitée une fois à une comédie : « Tant de personnes étaient invitées et parcouraient le jardin avant et après le spectacle, qu’on se croyait dans une promenade publique ».
Le jardin régulier que l’on voit sur un plan de 1774, et qui doit être l’œuvre des anciens propriétaires, est complètement effacé. À part dans les jardins d’utilité, qui entourent la grande basse-cour entièrement construite au nord par l’architecte Jean-Baptiste Chaussard (1729-1818) (potager, couches, serres et treillage italien), la ligne courbe domine. Est offert au visiteur un véritable microcosme philosophique dont le point de mire est le Grand Rocher qui résume la pensée franc-maçonne : une grotte obscure représente les ténèbres de l’ignorance, cachée derrière une façade dorique, signe de la connaissance. 
La visite de cette construction est un parcours initiatique : on entre à gauche par une galerie en rocher, on traverse une salle de bains et son eau purificatrice et on sort à droite par une galerie architecturée. L’eau provenait d’un réservoir de 65 m3 situé au sommet du rocher. Lors de sa construction, ce rocher, réalisation extraordinaire de « grotte à frontispice », a attiré l’attention de Louis XVI qui vit passer « un énorme rocher tiré par quarante chevaux » et surnomma le financier « l’homme au rocher ». Au nord, le cabinet d’histoire naturelle, toujours debout, abritait la collection de minéraux, métaux et demi-métaux, d’oiseaux rares et de crabes, nouvelle étape vers la connaissance universelle. Les nombreuses autres fabriques (disparues) sont représentées par Krafft : on y trouvait tout ce qui était alors à la mode : pavillons chinois, pavillon de Vénus, pavillon turc, île d’amour, colonne antique, chaumière, temple de Bacchus, nombreuses statues dont celle de Jean-Jacques Rousseau, ou de Louis XV et la marquise de Pompadour sous les traits de Vertumne et Pomone, et une dizaine de ponts.

Cet étalage de richesse, qui allait jusqu’à orner les livrées des domestiques de boutons représentant les fabriques du parc, attira au financier des inimitiés haut placées, notamment de la part de ses débiteurs. Le Trésor, en grande difficulté, lui demandait des avances continuelles, si bien que Baudard de Sainte-James fit faillite en février 1787, ses biens mis sous scellés puis vendus. Il mourut l’année suivante. 
La Folie fut achetée par le duc de Praslin, puis à partir de la Révolution passa entre de nombreuses mains. Son caractère remarquable permet à ses propriétaires successifs de la louer à des personnalités ; ainsi le négociant Charles Samuel Bazin, qui l’achète en 1802, la loue en 1803 à Lucien Bonaparte, puis à partir de 1808 à la duchesse d’Abrantès. Il agrandit et agrémente le domaine en achetant le parc de Madrid en 1804.

En 1811 la propriété est vendue et partagée en 6 lots. La demeure abrite une maison de santé de 1844 à 1920. Elle est alors acquise par l’industriel Jacques Lebel qui fait aménager le jardin de style Art déco toujours en place sur le côté nord. Elle est classée en 1922 et c’est en 1952 que l’État en fait l’acquisition pour la construction du lycée « la Folie Saint-James ».

Texte : Roselyne Bussière, conservatrice honoraire du patrimoine

« Châteaux, villas et folies. Villégiature en Île-de-France » 

Crédit photo : © Région Île-de-France/Lieux-dits

Cet ouvrage, où l’on croise Bellanger, Guimard, Mallet-Stevens, s’appuie sur un corpus de 1 700 maisons, du XVIIIe au XXe siècles. Découvrez un florilège inédit de maisons de plaisance franciliennes.

« De tous les Français, le bourgeois de Paris est le plus champêtre », nous dit en 1841 L’Encyclopédie morale du XIXe siècle. La quête de bon air, dans une capitale densément peuplée, conduit les Parisiens de toutes conditions à se construire des maisons dans la campagne alentour dès le XVIe siècle, imitant la pratique aristocratique d’un partage de l’année entre saison mondaine en ville et beaux jours au vert.

Du château de Champs-sur-Marne (77) au Désert de Retz (78), de la maison Caillebotte à Yerres (91) à la villa Savoye de Poissy (78), du chalet au cabanon, en passant par tous les styles architecturaux, l’Île-de-France s’est couverte de maisons de villégiature, non seulement autour de ses sites les plus enchanteurs, boucles de la Seine, bords de Marne, forêts de Saint-Germain ou de Fontainebleau, mais finalement partout où il était possible de trouver belle vue et bonne compagnie.

Cet ouvrage présente un territoire inattendu en matière de villégiature, l’Île-de-France, dont la richesse des paysages et la fantaisie des architectures estivales n’ont rien à envier à Trouville ou à la Riviera. La banlieue elle-même apparaît sous un jour nouveau, comme l’ultime avatar de havres de paix campagnards et populaires.

Éditions Lieux dits, collection « Patrimoines d'Île-de-France », 256 pages, 300 illustrations, 32 euros.

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