liberté d'expression Dans une salle de classe du lycée Edgar Quinet à Paris (9e), une quarantaine d'élèves a vécu un moment rare : 2 heures d'échanges passionnés avec l'écrivain Boualem Sansal sur le thème « Rire malgré tout ! ». Entre questions percutantes des lycéens et réponses sans détour de l'auteur franco-algérien, la séquence « Caricature & Démocratie » de la Région Île-de-France a tenu toutes ses promesses.
15 heures, ce jeudi 5 février 2026. Le brouhaha habituel de fin de journée règne dans les couloirs du lycée Edgar Quinet, rue des Martyrs, dans le 9ᵉ arrondissement de Paris. Mais dans la salle de classe 51 de l'établissement parisien, l'ambiance est différente. Une quarantaine de lycéens de seconde prennent place, carnets à la main. Ils savent qu'ils vont rencontrer Boualem Sansal, mais aussi Valérie Pécresse, la Présidente de la Région, à l’occasion de la 2e édition du programme Caricature et démocratie de la Région Île-de-France.
Boualem Sansal, un écrivain symbole de la liberté
Romancier franco-algérien, Boualem Sansal, 81 ans, incarne le combat pour la liberté d'expression. Prix du Roman arabe 2012 pour Rue Darwin, Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française et tout récemment élu à l'Académie française, il est censuré dans son pays pour ses prises de position contre l'islamisme radical et les régimes autoritaires.
Ses œuvres, dont 2084 : La fin du monde (prix du meilleur livre de l'année du magazine Lire en 2015), dénoncent l'obscurantisme religieux et les dérives totalitaires. Arrêté en novembre 2024 à l'aéroport d'Alger alors qu'il revenait de France, il a été détenu plusieurs semaines par les autorités algériennes avant d'être libéré sous la pression internationale fin 2025. Une épreuve qui a renforcé son engagement pour les libertés fondamentales et fait de lui une voix incontournable dans les débats sur la démocratie et la laïcité.
Une rencontre qui marque les esprits
Quand l'écrivain entre dans la salle, les conversations cessent. Sa présence impose le respect. Boualem Sansal n'est pas venu faire un cours magistral, il est là pour dialoguer et débattre avec les jeunes élèves parisiens. Et sa détention récente en Algérie donne une résonance particulière à sa parole. Pour ces lycéens, il incarne ce qu'il défend : la liberté d'expression peut avoir un prix, mais elle reste un droit fondamental.
Le rire est la plus grande victoire de la liberté. Il a toujours été interdit, considéré comme subversif.
Boualem Sansal Écrivain franco-algérien
Pendant 2 heures, les échanges s'enchaînent entre l'écrivain et les lycéens, repartis en petits groupes dans la salle et invités à réfléchir aux 12 caricatures du programme régional. Comment décrypter une caricature ? Pourquoi est-il crucial de la remettre dans son contexte historique et culturel ? Où placer les limites de la liberté d'expression ? Peut-on critiquer, voire se moquer d'une religion ou d'une personnalité politique ?
Les lycéens ne font pas semblant. Leurs interrogations sont sincères. L'un évoque les réseaux sociaux et la viralité des images sorties de leur contexte. Une autre s'inquiète de la montée des discours de haine. Un troisième questionne la responsabilité du dessinateur face à son public. Boualem Sansal répond sans langue de bois, puisant dans son expérience personnelle d'écrivain censuré, menacé et emprisonné pour ses prises de position.
Le monde va mal aujourd'hui parce qu'on ne sait plus rire. Le rire est un moteur puissant : un défouloir, une manière d'exister, d'embellir la vie.
Boualem Sansal écrivain franco-algérien
« Je voudrais dire un mot sur un élément essentiel : le rire », déclare-t-il aux élèves. « Le rire est la plus grande victoire de la liberté. Il a toujours été interdit, considéré comme subversif. À partir du moment où l'on peut se moquer de tout — des puissants, des dieux, des idées — plus rien n'est sacré. C'est précisément ce que redoutent les gardiens du sacré. Vous avez la chance de vivre dans un pays qui, depuis les Lumières, a appris à se libérer de cet interdit. Entretenez cette liberté toute votre vie », préconise l'auteur aux lycéens. « Moquez-vous de tout, mais apprenez à bien le faire. Il y a un humour qui fatigue, et un humour qui libère, qui fait exploser le rire et rassemble », ajoute-t-il.
Lorsque les élèves passent tour à tour au tableau pour présenter l'une des caricatures qui les a plus marqués, Valérie Pécresse intervient régulièrement, apportant des précisions juridiques, rappelant l'importance de la laïcité et des valeurs républicaines.
Je trouve ça très intéressant, parce que ça nous apprend beaucoup de choses. On ne sait pas tous forcément ce qu'est la caricature ni ce que ça peut engendrer.
Irandja élève de seconde
Des lycéens marqués par l'expérience
Les élèves écoutent, échangent et débattent. Raphaël, élève de seconde partage sa réflexion : « J'ai trouvé ça intéressant, surtout parce qu'on entend le point de vue de personnes plus âgées que nous, qui ont vu plus de choses. Personnellement, je ne me reconnais pas dans toutes les caricatures, mais je trouve ça bien de pouvoir discuter avec tout le monde. Par exemple, quelque chose peut offenser quelqu'un et en faire rire un autre. C'est intéressant de parler de la liberté d'expression et de la façon dont chacun la perçoit ».
Sa camarade Chloé, elle, apprécie la diversité des caricatures analysées : « Il y a plein de sujets différents, et on apprend à approfondir une simple blague pour en comprendre la profondeur. C'est un peu le but de la caricature. » À propos de Boualem Sansal, elle ajoute : « C'est quelqu'un d'impressionnant, et c'est super de pouvoir le rencontrer en vrai. ».
En quittant le lycée Edgar Quinet ce jeudi soir, les élèves repartent avec des questions plein la tête. Et c'est exactement l'objectif du programme « Caricature & Démocratie » : faire réfléchir, débattre, transmettre. Pour que la liberté d'expression ne soit pas qu'un slogan, mais un engagement vivant.
« Caricature & Démocratie » : la parole aux lycées franciliens
La rencontre du jour s'inscrit dans le programme « Caricature & Démocratie », lancé par la Région Île-de-France en janvier 2025, à l'occasion de la commémoration des 10 ans des attentats contre Charlie Hebdo. Face au succès de la première édition, la Région a décidé de reconduire l'initiative. L'objectif est clair : défendre la liberté d'expression, transmettre les valeurs de la laïcité et donner aux lycéens franciliens les outils pour faire face à la désinformation et aux discours de haine.
En janvier 2026, elle inaugurait la deuxième édition avec le thème « Rire malgré tout ! ». Seuls ou en duo, les participants sont invités à envoyer leur création accompagnée d'une note explicative à l'adresse caricatureetdemocratie@iledefrance.fr avant le 6 mai 2026.
L'an dernier, Camila (Grand Prix Région Île-de-France), Edgar (Prix de la Réalisation), Aurèle (Prix du Message) et Lisa (Prix de l'Humour) avaient été récompensés, démontrant que les jeunes Franciliens ont des choses à dire et à dessiner. Découvrez leurs dessins.
Entretien
3 questions à Boualem Sansal
À l'issue de la rencontre avec les lycéens du lycée Edgar Quinet, Boualem Sansal a accepté de répondre à nos questions sur la liberté d'expression, le rire et l'engagement citoyen.
Dans un contexte mondial très tendu, est-il encore possible de « rire malgré tout » ? Et à quoi sert le rire ?
Boualem Sansal : Le monde est vaste. Il existe des endroits où la situation est effectivement très dangereuse, comme en Iran ou dans d'autres pays. Mais dans beaucoup de régions, la vie continue à peu près normalement : il y a les difficultés habituelles — le travail, les aléas climatiques — et, ponctuellement, des événements plus inquiétants. Aujourd'hui, on a l'impression que le monde est en guerre permanente. En réalité, nous sommes souvent encore au stade de la menace : chacun montre ses muscles. Comme souvent dans l'histoire, la raison finit par l'emporter et on se dirige vers des négociations. Il ne faut pas se laisser envahir par la peur. La peur est mauvaise conseillère. Lorsqu'on ne sait pas analyser, elle paralyse : on n'agit plus, on devient agressif, on s'isole, on réclame une protection sans savoir exactement contre quoi. On peut toujours rire malgré tout. Le rire est une manière de résister à la peur. Le rire est la plus grande victoire de la liberté. Moquez-vous de tout, mais apprenez à bien le faire. Le monde va mal aujourd'hui parce qu'on ne sait plus rire. Le rire est un moteur puissant : un défouloir, une manière d'exister, d'embellir la vie.
Vous avez payé le prix de votre liberté d'expression. Comment expliquer aux jeunes générations l'importance de se battre pour ce droit ?
B.S. : Je pense qu'il faut d'abord leur expliquer les mots. Aujourd'hui, beaucoup de termes sont utilisés sans que leur sens réel soit compris. Prenons l'expression « droits de l'homme ». Il vaudrait peut-être mieux parler de « droits humains ». L'homme, en tant que citoyen, a des droits définis par la Constitution et les lois de son pays. Cela est clair. Mais l'être humain, sur les plans spirituel, intellectuel et culturel, est dans une situation beaucoup plus fragile. Les « droits de l'homme » sont souvent compris comme une liste infinie de revendications : droit au logement, au travail, aux soins, bientôt le droit à tout. Cela devient parfois absurde, et surtout très coûteux à mettre en œuvre. On s'étonne ensuite que les États soient en déficit. Le problème, c'est que l'on fabrique des citoyens gâtés, qui oublient que les droits impliquent toujours des devoirs.
Dans ma vie, je préfère parler de droits humains. Les droits humains, ce sont la liberté, le respect, la dignité. En tant qu'être humain, chacun a le droit d'être respecté et de ne pas voir sa dignité bafouée. Mais les droits, eux, se négocient collectivement. Ils ne sont jamais absolus. La liberté d'expression doit être consensuelle. C'est comme un jeu de cartes : il faut d'abord définir les règles pour pouvoir jouer ensemble. Nous vivons en société, et la liberté d'expression s'exerce toujours dans un cadre. À chaque droit correspondent des devoirs. C'est un équilibre, une contrepartie.
Entre votre plume de romancier et le crayon d'un caricaturiste, quel est le point commun dans ce combat pour la liberté d'expression ?
B.S. : J'utilise les livres pour faire avancer mes idées. D'autres utilisent le dessin. Le point commun, c'est le combat pour la liberté. Je pense aujourd'hui que le vocabulaire hérité des Lumières n'est plus totalement adapté à notre époque. Certaines notions, comme celle de citoyenneté définie après la Révolution de 1789, doivent être repensées. Il est temps de redéfinir les droits, à l'aune du monde dans lequel nous vivons. Le rire, comme le dessin ou l'écriture, est une arme de résistance. Dans les sociétés gouvernées par la religion ou l'autoritarisme, le sérieux domine. Le rire est perçu comme une menace, comme le plus grand blasphème. Souvenez-vous du Nom de la Rose d'Umberto Eco : le rire y est puni, parfois par la mort. Vous avez la chance de vivre dans un pays qui, depuis les Lumières, a appris à se libérer de cet interdit.