« Leçon de littérature » au lycée avec le poète Makenzy Orcel

L'écrivain haïtien lauréat du Prix littéraire des lycéens 2018 en Seine-et-Marne s’est confié à une centaine d'élèves d'un lycée de Saint-Ouen ce 26 novembre, lors de la 1re des 100 leçons de littérature 2018-2019 organisées par la Région.

Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre et qu’on interroge un écrivain. C’est ce qu’ont vécu une centaine de lycéens de Saint-Ouen (93), lundi 26 novembre, dans leur établissement. 6 classes du lycée polyvalent Marcel-Cachin ont fait la rencontre de Makenzy Orcel, poète haïtien, prix littéraire des lycéens 2018 en Seine-et-Marne. C’était la première des 100 « Leçons de littérature » 2018-2019 organisées par la Région en Île-de-France.

« Leçons de littérature », 2de année
La présidente de la Région, Valérie Pécresse, était présente lors du lancement de la nouvelle saison des Leçons de littérature.
Ces conférences uniques et originales d'une durée de 1 heure viennent ponctuer la vie des lycées d'Île-de-France, en collaboration avec les bibliothèques locales.
11.000 lycéens seront concernés en 2018-2019.
Pour plus d'infos, cliquez ici.

Écrivain : 2% de talent, 98% de travail

Makenzy Orcel a cousu son costume d’écrivain au fil de son héritage culturel, de son pays, de ses lectures, beaucoup de lectures. C’est avec sa propre définition de l’écrivain qu’il entame son voyage littéraire du jour avec les lycéens présents : « Quand je vous vois, je me revois enfant à Port-au-Prince. Je n’avais rien. Moi, c’est le livre qui m’a sauvé la vie. Vous avez une chance folle de vivre au milieu des livres. Profitez-en. Un écrivain n’est pas une chose tombée du ciel. Il n’y a pas de hasard, c’est du travail. Le talent est juste une étincelle qu’on va accompagner. Un écrivain, c’est 2% de talent, 98% de travail. »

 

Jean-Claude Charles : un modèle, un mentor

Négociations, Sainte Dérive des cochons, Bamboola Bamboche, Manhattan Blues, De si jolies petites plages… En guise de présentation, Makenzy Orcel dresse la liste des ouvrages de son maître à penser, Jean-Claude Charles. Il en lit quelques extraits, dépeint la philosophie de vie de celui qui l’a poussé à assouvir son besoin vital d’écriture. Poète, essayiste, journaliste, romancier, scénariste… L’homme de lettres haïtien lui a appris qu’il faut « écrire avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on n’est pas ». De leur rencontre en 2008, Makenzy Orcel retiendra un simple mais précieux conseil : « Continuez ! ». Il en gardera la soif de voyager, et de faire voyager ses lecteurs : « Les écrivains font voyager le monde, mais sont impuissants face aux frontières réelles. »

 

Lire et écrire sans compter

« C’est difficile de vivre de son art. Écrire me permet de rester en vie, de mieux me connaître, dans mes zones lumineuses comme dans mes zones sombres. Je lutte contre l’oubli. En cela, la littérature est une mémoire vive. » La relation du poète à l’écriture est viscérale. « Si je n’écris pas, je vais exploser ». Une urgence entendue par des lycéens attentifs et captivés par ce discours, qui se sont ensuite prêtés au jeu des questions-réponses.

Pratiques ou plus intimes, les interrogations des jeunes Franciliens étaient nombreuses : « Comment gagne-t-on sa vie quand on écrit ? Combien de personnes ont déjà lu vos livres ? » Plus inspiré par les mots que par les zéros, Makenzy Orcel leur répondra d’ailleurs que la plus grande difficulté d’un auteur est d’aller chercher des financements. « Le plus important, c’est de lire. Il faut lire beaucoup. Prenez les livres en otages. Emmenez-les partout, ne sortez pas de chez vous sans prendre un livre dans votre sac. »

 

Échanges avec un écrivain à vif

Quelle qualité faut-il pour être écrivain ?
Makenzy Orcel : Aucune. Cet appel, il est là, il ne faut pas chercher ses qualités. Lisez les grands livres, lisez les grandes voix. Il y a des livres qui vont vous remuer, qui vont vous donner envie de pleurer. 

Et combien de temps ça prend d’écrire un livre ?
M. A. : Il y a un livre que j’ai mis 4 ans à écrire. Baudelaire a porté en lui un article sur le rire pendant 8 ans (je vous invite à le lire). Mettre ses boyaux sur la table, ça prend du temps. Tu peux passer un mois sur un paragraphe, parce qu’il ne joue pas la bonne musique.

Pourquoi ces titres : Les Immortelles, Les Latrines ?
M. A. : Après le terrible séisme qui a secoué Haïti, plus personne ne parlait des prostituées de la grande rue. Elles étaient toutes mortes. Je me suis glissé dans la peau de ces femmes pour décrire leur quotidien et continuer de les faire vivre. Elles sont maintenant « immortelles » Un écrivain n’est ni juge, ni avocat, il vous invite à voir et vous jugez par vous-même. Dans Les Latrines, j’ai écrit tous les bruits que j’entendais. J’ai mis tous les bruits de Port-au-Prince dans un seul livre : les chiens, les klaxons, les marchands ambulants…

Mais alors, toutes ces idées, d’où viennent-elles ?
M. A. : De la vie, du monde, de ma sensibilité d’être, de terrien, de mon histoire personnelle, de l’injustice, des invisibles… c’est tout ça, mon travail. Quand j’écris, je suis comme un récipient qu’on remplit d’un côté et qui se vide de l’autre. L’inspiration, c’est un vide à combler qui m’appelle tout le temps. 

Et le syndrome de la page blanche ?
M. A. : J’ai perdu un jour la voix de mon personnage pendant 3, 4 mois. Et un beau matin, elle est revenue quand je buvais mon café. Et là, ça a été la fièvre. J’ai écrit pendant 20h, sans avoir faim, sans avoir besoin de rien d’autre.

Quelle image voulez-vous donner de la littérature ?
M. A. : Je crois, comme Nietzsche, que l’Homme est quelque chose qui doit être dépassé. Dans la lecture, on a quelques éléments de réponse. Quand on lit, on a l’impression de ne pas arrêter de grandir. La littérature nous permet d’aller plus loin que nous-même. Alors, on devient humble, respectueux, généreux.

S’il y avait une leçon à retenir de l’intervention de Makenzy Orcel au lycée Marcel Cachin, le 26 novembre à Saint-Ouen, ce serait : « Osez, lisez. »

Photo : © Hugues-Marie-Duclos