19 février 2015

Les derniers témoins d’Auschwitz

Près de 500 lycéens et apprentis franciliens partent, chaque année depuis 2000, visiter Auschwitz, le camp d’extermination allemand nazi situé en Pologne.

« J’ai abrégé un peu, on est pris par le temps », s’excuse le vieil homme. Il a accompagné d’un rire léger ses derniers mots, façon polie d’en adoucir l’âpreté. Depuis une heure, dans une salle du Mémorial de la Shoah, à Paris, il raconte à des lycéens franciliens les six mois qu’il a passés dans un camp de la mort. André Berkover a 85 ans. Il a été déporté à Auschwitz, en Pologne, avec Sophie, sa mère, et Guy, son grand frère. Il est revenu seul. Pendant 50 ans, il s’est tu puisqu’on ne voulait pas l’entendre : « Les gens disaient : “Tu nous racontes du baratin, tu serais mort.” » Puis il a commencé à témoigner, et il revient régulièrement au Mémorial relater à des jeunes des faits qui défient leur entendement. Pour l’essentiel, son récit ressemble à celui de tous les rescapés des camps.

Pourtant, de la bouche de cet homme dépourvu de colère sont sorties des anecdotes qui renouvellent l’indignation. « Nous habitions, raconte-t-il, dans un petit appartement dans le 20e. Bien sûr, le confort n’était pas celui d’aujourd’hui. Pour nous laver, nous allions dans des bains publics. Et puis, la loi a interdit aux Juifs l’accès à tous les lieux publics, donc aux bains… » Parce qu’il y est quand même allé, Guy est arrêté et envoyé au camp de Drancy (93). Pour André, « il avait été dénoncé, c’est sûr ». Le reste de la famille va alors se cacher chez une parente. Mais, peu après, André et Sophie sont à leur tour dénoncés et arrêtés.

André Berkover est de ceux chez qui l’on perçoit, même s’ils sont âgés, les traits de l’enfant qu’ils furent. Ce détail donne une force particulière à la dernière anecdote de son récit. Sa mère a été assassinée à son arrivée à Auschwitz et il a dû laisser derrière lui son grand frère dans un état de santé désespéré, mais il est libre. Après d’ultimes péripéties, il se retrouve à Odessa, en Ukraine. « Il fallait prévenir quelqu’un que je revenais, explique-t-il, j’ai envoyé un télégramme à une amie de ma mère qui était catholique. » Il avait 15 ans et n’excluait pas d’être le dernier des siens.

Face à Auschwitz, l'espoir : tant qu’il y a de la vie, il y a du rêve

« À pied, nous allons faire le trajet de ceux qui étaient sélectionnés pour le travail. » Dans la froidure polonaise des premiers jours de décembre, les jeunes rencontrés au Mémorial 15 jours plus tôt suivent le guide. Pour visiter le camp d’Auschwitz, ils ont décollé de Roissy au petit matin. Pour certains, c’était un baptême de l’air et un événement à partager. D’où leur agacement de constater que, passé le décollage, « y’a pas de réseau ».

Débarqués à Cracovie, les préoccupations sont toujours du même ordre : « Tu crois que je vais payer, là ? » Et puis, le bus, le camp… Ils ont remisé les mobiles et cessé de se vanner. Ils se parlent même avec précaution, mais la gravité ne pèse pas trop sur l’atmosphère. C’est peut-être grâce à Yvette Lévy, une énergique octogénaire francilienne qui a fait de nombreuses fois le voyage pour raconter sa déportation dans ce lieu. D’être au milieu de cette jeunesse l’enchante et elle enchaîne les anecdotes lugubres sans jamais se départir de sa bonne humeur. Elle tient à ce qu’on sache que les nazis n’ont jamais pu empêcher ces jeunes filles martyrisées de rêver. « Un jour, on discutait. Alors, on disait qu’on se marierait et qu’on aurait une très belle robe. Une des filles disait qu’elle voulait une robe avec des manches gigot. Moi, je ne savais pas ce que c’était et, comme on crevait tout le temps de faim, je me demandais bien pourquoi elle nous parlait de gigot. »

Auschwitz : le voir pour le croire

Mais, à l’arrivée au « sauna », le bâtiment où les détenus gardés en vie pour travailler étaient brutalement passés à la désinfection, elle dit ce que cet endroit lui inspire de malaise : « Vous savez, ici, j’ai vécu des moments douloureux. Je me souviens de la honte d’être nue, d’être entièrement tondue, des vêtements qu’on nous donnait et qui avaient été volés à d’autres. » La visite se clôt sur une exposition de biens dont les déportés étaient dépouillés. Lunettes en quantité industrielle, monceaux de valises portant le nom et la date de naissance de leurs propriétaires, ces objets marqueront l’esprit des visiteurs comme les a frappés l’étendue d’Auschwitz. À leur retour, les lycéens s’accorderont pour reconnaître que seule une visite sur place permet de mesurer l’ampleur des moyens mis au service du projet nazi d’assassiner tous les Juifs d’Europe. Une dernière vitrine montre des boîtes de conserve ouvertes et rouillées. En grand nombre. Pourtant, ce n’est qu’un échantillon. Chacune contenait assez de gaz mortel pour tuer 150 ou 200 personnes. « Vous voyez, a remarqué un guide, aujourd’hui, nous avons passé ici beaucoup plus de temps que la plupart des Juifs qui y sont venus. »

La vitalité d’André et Yvette ne doit pas faire oublier aux visiteurs que sur 1,3 million de personnes qui ont été déportées à Auschwitz (dont 1,1 million de Juifs), 1,1 million y ont été assassinées, la majorité dans l’heure qui a suivi leur arrivée. En attendant l’avion qui les ramènera en France, les lycéens se disent « tristes et en colère ». Indifférente à la facture à venir, une jeune fille rallume son mobile pour appeler : « Je m’en fous. Je paierai. »