Île-de-France sans sida : deux voix pour un même combat

Jean Spiri, l’actuel président du Centre régional d’information et prévention sida (Crips), et Jean-Luc Romero-Michel, son prédécesseur, viennent tous deux d’être nommés Ambassadeurs de la « Région Île-de-France sans sida ». Interview.

Quelle est la situation de l’épidémie de VIH/sida en Île-de-France ?
Jean Spiri : La situation est très préoccupante. Il y a encore trop de personnes qui vivent avec le VIH sans le savoir : c’est l’objectif de l’ONUSIDA dont nous sommes le plus éloigné aujourd’hui (voir encadré 1). Même si l’arrivée de nouveaux moyens de dépistage est un progrès, on observe encore un manque de connaissance et des inégalités dans l’accès qu’il va nous falloir corriger. Les nouvelles avancées thérapeutiques représentent aussi un énorme espoir : le traitement contre la contamination mère-enfant, le TasP (voir encadré 2) qui réduit la charge virale des personnes séropositives, le Truvada, que la France est le premier pays européen à autoriser, et qui peut être utilisé dans le cadre de la PrEP (voir encadré 2) en prévention… Donc le contexte est à la fois inquiétant et encourageant, avec ces nouveaux outils qu’il nous faut faire connaître dans le cadre d’un plan d’action qui mobilisera tous nos partenaires, l’État, les collectivités, les professionnels, les associations…

Jean-Luc Romero-Michel : La situation est effectivement assez terrible : l’Île-de-France représente 40% des cas de sida en France, alors qu’elle n’abrite que 18% de la population française. Le tout avec des disparités selon les territoires et les populations : on observe par exemple une augmentation des découvertes de séropositivité chez les jeunes hommes gays à Paris, et chez les migrants en Seine-Saint-Denis. Mais beaucoup de Franciliens ignorent encore leur statut : on estime entre 13.000 et 14.000 le nombre de séropositifs qui s’ignorent en Île-de-France. La prévention et le dépistage restent donc les principaux enjeux pour l’Île-de-France.

ONUSIDA 20216-2021
En s’engageant dans la démarche « Pour une Île-de-France sans sida », la Région adopte la stratégie de l’ONUSIDA 2016-2021. La stratégie régionale s’appuiera sur la mobilisation des professionnels de santé, des centres de santé ainsi que sur le développement de la médiation sanitaire. Une conférence régionale des acteurs devrait se tenir à l’automne.
Les objectifs ONUSIDA 2016-2021 :
- 90% de la population vivant avec le VIH connaissant leur statut,
- 90% des personnes avec le VIH, connaissant leur statut, recevant un traitement
- 90% des personnes sous traitement avec une charge virale supprimée

Comment concevez-vous ce rôle d’Ambassadeur d’une « Île-de-France sans sida », notamment lors de la Conférence internationale sur le sida (IAS) en juillet prochain à Durban (Afrique du Sud) ?
J. S. : Le rôle d’ambassadeur commence en Île-de-France pour mobiliser les énergies, c’est le sens de l’impulsion qu’a donnée la présidente Valérie Pécresse en signant cet engagement. À l’international, nous porterons avec Jean-Luc la parole de l’Île-de-France à la Conférence internationale sur le sida à Durban en juillet. Ce sera l’occasion d’un échange d’expériences sur d’autres stratégies de lutte contre la maladie, avec des modèles intéressants comme San Francisco. Et cette année, le stand France à l’IAS, tenu par le Crips, accueillera également d’autres pays francophones, notamment africains, car nous pouvons partager des éléments de riposte communs.

J.-L. R.-M. : Je me réjouis de cette initiative de la Région et du rôle qui m’est offert. Avec de la volonté politique et des moyen, une Île-de-France sans sida, c’est une Île-de-France qui accompagne les populations vulnérables. Et c’est également un excellent signal de nommer comme Ambassadeurs un élu de l’opposition et un élu de la majorité, ce qui montre que quand on parle du sida, les clivages politiques tombent. La présidente Valérie Pécresse est d’ailleurs très sensibilisée à ces questions. Il sera très important de coordonner notre travail avec celui de la Ville de Paris, qui s’est également engagée dans cette démarche, afin de mutualiser les moyens et être plus efficaces.

Les innovations thérapeutiques dans la lutte contre le VIH/sida :
- le traitement pour réduire la contamination de la mère à l’enfant,
- le TasP (traitement préventif par prise d’antirétroviraux) qui réduit la charge virale des personnes séropositives,
- le TPE (traitement post-exposition) appelé aussi traitement d’urgence, qui est donné à une personne séronégative après une prise de risque élevée,
- la PrEP qui consiste à prendre une bithérapie avant et après un rapport sexuel pour éviter l’infection, et qui s’adresse aux personnes au sein des populations à risques

Quelles sont, à votre avis, les mesures à mettre en place dans le cadre du plan d’actions de la Région ?
J. S. : Bien évidemment, la prévention et le dépistage sont des axes prioritaires, sur lesquels le Crips est pleinement mobilisé. Avec un souci particulier de lutte contre les inégalités territoriales que porte d’ailleurs la vice-présidente Farida Adlani dans le cadre de la politique de santé régionale. Et nous devons aussi inventer de nouveaux modes d’information, en utilisant les outils numériques à notre disposition. Nous participerons également activement à l’organisation de la conférence internationale de 2017, où les chercheurs, en innovation médicale mais aussi en sciences sociales, seront particulièrement mobilisés. Le financement de la recherche en infectiologie comme domaine d’intérêt majeur représente également une mesure importante. Enfin, l’objectif de diminuer considérablement les nouvelles contaminations ne doit pas nous faire oublier les personnes qui vivent avec la VIH et qui doivent faire l’objet d’une attention particulière, notamment en termes de lutte contre les discriminations.

J.-L. R.-M. : La priorité absolue est bien évidemment la prévention et le dépistage. Il faut développer tous les moyens de se dépister ! Le soutien régional peut notamment se porter sur le financement des autotests, qui coûtent 28 euros, et que les associations peuvent proposer. Il faut développer tous les moyens préventifs vers des populations ciblées, comme la PrEP pour les personnes séronégatives qui se mettent dans des situations à risques… Bref, il faut que tout le monde puisse être dépisté, et que toutes les personnes dépistées puissent être soignées, c’est la seule façon d’enrayer l’épidémie. Nous avons cette chance en Île-de-France qu’il existe des consultations PrEP dans les hôpitaux, mais encore trop peu en dehors de Paris. Il faut porter une attention particulière aux populations vulnérables, comme les migrants. Nous tiendrons à l’automne une conférence avec les associations, le Crips, et l’ORS.

Justement, la discrimination touche les malades du sida, mais également toute la communauté homosexuelle victime d’homophobie comme on l’a malheureusement vu cette semaine à Orlando, en Floride… Comment agir ?
J. S. :
La lutte contre les discriminations est également un enjeu de santé publique. Difficile de parler de VIH, sans parler de lutte contre la sérophobie bien sûr, mais aussi d'égalité femmes/hommes, de lutte contre l'homophobie ou la transphobie. Derrière le sigle LGBT, il y a la réalité de femmes et d'hommes, lesbiennes, gays, bi ou transsexuels. Des réalités souvent différentes, mais qui se rejoignent aussi sur de nombreux aspects, l'un des plus marquants étant le rejet et la haine qui se manifestent encore trop souvent, dans le monde entier comme dans notre Région. La LGBT-phobie existe : c'est sans distinction entre ces personnes que le terroriste d'Orlando a frappé. Alors n'oublions pas que la lutte contre les discriminations n'est pas à géométrie variable - ni à émotivité variable : c'est un principe intangible de notre République, c'est une valeur que porte notre Région.  

J.-L. R.-M. : Pour beaucoup de nos concitoyens, l’homophobie, ce sont des meurtres et des passages à tabac. Du sang… En fait, l’homophobie et ses manifestations concrètes ont un spectre beaucoup plus large et dépassent le cadre des violences physiques. L’homophobie, ce sont des insultes, des remarques, des regards en coin et ce, au quotidien. L’homophobie, c’est le harcèlement vécu par de nombreux homosexuels sur les réseaux sociaux. L’homophobie, c’est l’isolement. L’homophobie, c’est un jeune homosexuel qui a de trois à sept fois plus de risques de faire une tentative de suicide qu’un jeune hétérosexuel. La lutte contre l’homophobie est une urgence et dans cette lutte pour l’égalité, dans ce combat pour l’humain, trois axes me semblent nécessaires, complémentaires et indissociables : l’éducation, la répression et l’égalité des droits. Il n’existe pas d’homophobie ordinaire. Il n’existe pas d’homophobie banale. Il n’y a en fait qu’une forme d’homophobie : celle qui doit nous être insupportable et intolérable.

Photo : Jean Spiri et Jean-Luc Romero-Michel © DR

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