Webdoc Emmaüs : le multimédia comme lien social

Xavier Frison
Avec son webdocumentaire, l’Atelier de formation parisien d’Emmaüs Solidarité offre une tribune à un public trop souvent invisible, tout en le formant aux outils du numérique dans le cadre d’un projet artistique ambitieux. Explications.

Un éventail de téléphones mobiles dernier cri, huit participants franciliens âgés de 20 à 42 ans, un artiste de premier plan en guise de tuteur : il n’en fallait pas plus à l’Atelier formation de base d’Emmaüs Solidarité pour lancer un ambitieux projet de webdocumentaire sur le thème « La France qui nous habite : ce qui nous sépare, ce qui nous réunit ».

Les vastes locaux loués par l’association au cœur du 11e arrondissement de Paris accueillent des publics fragilisés par la maîtrise insuffisante des compétences indispensables pour leur insertion sociale ou professionnelle. Les formations concernent surtout la langue française, mais aussi l’outil informatique et le multimédia. Un objectif proche de ceux du dispositif « e-inclusion » de la Région (voir encadré) dans lequel s’inscrit le webdoc, exclusivement réalisé avec des outils gravitant autour de la téléphonie mobile. « L’objectif, pour les stagiaires, est d’interroger le rêve français, partagé ou non, à l’aide d’autoportraits, de portraits et d’interviews d’anonymes et de gens connus », résume Rose Marie Ryan, la directrice de l’Atelier formation de base d’Emmaüs Solidarité. Lancé en décembre 2013, l’objet multimédia sera bouclé pour cet été.

Un artiste de renom

Assis devant un méli-mélo de câbles et de smartphones reliés à un ordinateur portable, Anatole Sternberg est chargé de piloter le projet. Selon l’habitude instaurée par Rose Marie Ryan depuis 2007, le célèbre metteur en scène autrichien est en résidence à l’Atelier. Et met sa longue expérience au service du webdoc. « Les stagiaires et moi, on a tous le même problème : la langue française », ironise l’artiste, dans un français d’excellente facture. Façon d’identifier le cœur du sujet : « Nous voulons donner de la visibilité à des gens qui sont la plupart du temps invisibles, en faisant abstraction de leur condition sociale. » Dans le film, dont nous avons pu visionner les premiers rushes, les stagiaires s’expriment dans leur langue maternelle et seront traduits par une voix off de comédien professionnel.

Le cadre, l’image, la lumière, particulièrement soignés, doivent aussi valoriser les intervenants : « On ne veut surtout pas faire un film sur les pauvres », résume Anatole Sternberg. D’ailleurs, les entretiens avec des anonymes et personnalités réalisés par les stagiaires iront plonger dans toutes les strates de la société, toutes les façons de penser, sans a priori. Avec une seule question de fond : « Quel est votre rapport à la France ? »

Trois, le chiffre-clé

Organisé en trois parties, le webdoc joue sur ce chiffre clé : « C’est les trois couleurs du drapeau français, les trois mots de la devise nationale », note Anatole Sternberg. C’est aussi, à l’écran, une image parfois coupée en trois plans simultanés verticaux, et une organisation du film en trois parties : le passé (les origines), le présent (le rapport aux valeurs de la France) et l’avenir (y a-t-il un rêve français ?).

Dans ce projet au début du processus, « il faut parfois encore, entre guillemets, apprivoiser les stagiaires, admet Rose Marie Ryan. Le regard des autres n’est pas anodin dans ce travail très personnel ». « Certains sont très demandeurs, d’autres sur la réserve, abonde Anatole Sternberg. Ils hésitent, avancent, reviennent en arrière, reviennent à la charge : les participants sont secoués, mais ils sont encouragés à parler, ça leur fait du bien. »

Appropriation des outils

Autre vertu du projet, et non des moindres : l’appropriation de la technique. Utilisation d’un smartphone de dernière génération, familiarisation avec les applications et les logiciels, mais aussi apprentissage des savoirs en lien avec l’image, tout est fait pour nourrir les participants de compétences nouvelles. « On leur apprend ce qu’est un plan, une séquence, comment cadrer, tourner, utiliser la lumière, penser un montage », énumère le consultant de luxe Anatole Sternberg, totalement imbibé du projet dans ces locaux qu’il désigne comme son « petit îlot d’égalité, en dehors des préjugés ».

Tags

Infos pratiques

Atelier de formation de base (AFB), Emmaüs solidarité, 23, rue Robert et Sonia Delaunay, 75 011 Paris

Photo : XF / Anatole Sternberg dans les locaux de l'AFB

 

« E-inclusion » ou la Région et le développement numérique

Les projets « e-inclusion » imaginés par la Région, et dont le webdoc d’Emmaüs est une illustration, ont pour objectif de favoriser l’appropriation des technologies par le plus grand nombre et d’encourager les initiatives émanant de la société civile.

Il s’agit aussi de valoriser la créativité, les énergies et les compétences des talents des zones les moins favorisées, de rapprocher les populations et les entreprises d’un même territoire, d'encourager les initiatives favorisant la mutualisation des énergies et la mise en réseau des acteurs. 

En 2013, 33 dossiers ont été sélectionnés dans le cadre de l’appel à projet, avec une priorité : l’innovation sociale. la Région leur a accordé un soutien de 675.000 euros, dont 30.000 euros pour le webdoc d’Emmaüs Solidarité.