Plus de 600.000 ménages franciliens touchés par la précarité énergétique

La rédaction
La Région a lancé un Grenelle de la précarité énergétique afin d’aider les Franciliens dont les dépenses en matière d’énergie pèsent trop lourdement sur les revenus. Une première phase de concertation s'est achevée ce 10 juillet en attendant les Assises de l'environnement qui se dérouleront à la fin de l'année. Chargée d'études à l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Île-de-France et spécialiste de ces questions, Lucile Mettetal nous détaille les enjeux.

Qu’est-ce que recoupe la notion de précarité énergétique ?
Lucile Mettetal : C’est une notion qui traite de la qualité de l’habitat en lien avec les ressources des ménages et les prix de l’énergie. Les premiers à avoir travaillé sur cette question sont les Anglais. Au départ, nous nous sommes donc inspirés de leur approche statistique du phénomène, l’enjeu étant d’identifier les personnes qui ont du mal à se chauffer parce qu’elles vivent dans une passoire thermique ou que leur mode de chauffage est trop coûteux.

Comment procède-t-on ?
L. M. : Il existe deux approches. La première, élaborée par les Anglais, repose sur la notion d’effort énergétique. On considère que, au-delà de 10% des revenus du ménage, cet effort traduit une situation de précarité énergétique. Ce seuil, nous l’avons adapté au contexte francilien en prenant également en compte les ménages dont le taux d’effort est situé entre 7% (2 fois la médiane) et 10%. En Île-de-France, plus de 600.000 ménages ont un taux d’effort supérieur à 7% et appartiennent aux catégories de ménages les plus modestes (trois premiers déciles de revenus). Cependant, nous nous sommes aperçus que le taux d’effort était insuffisant pour mesurer avec précision le phénomène. Certains ménages ont de toutes petites factures et sont pourtant confrontés à la précarité énergétique. Pour cette raison, nous nous sommes appuyés sur les données collectées par la dernière enquête nationale logement. Il en ressort qu’environ 800.000 ménages se disent concernés par le froid en Île-de-France. Nous avons affiné ce chiffre en ne tenant compte que de trois catégories : les Franciliens ayant eu froid parce que leur logement était mal isolé, ceux ayant réduit leur chauffage pour des raisons financières et ceux dont le mode de chauffage est insuffisant. Cela représente tout de même 700.000 ménages, dont 300.000 sont des ménages modestes. Parmi les ménages qui signifient avoir eu froid, très peu affichent un taux d’effort supérieur à 10%. Ce qui signifie que nous sommes face à deux populations bien distinctes : les ménages que l’on va détecter par le biais du taux d’effort et ceux qu’on va détecter car ils sont dans une situation de restriction.

 

Quel est le taux d’effort moyen ?
L. M. : Le taux d’effort moyen est de 3,1% en Île-de-France. C’est relativement faible. Cela cache toutefois de grandes disparités. Chez les ménages en situation de précarité énergétique chauffés à l’électricité, le taux d’effort peut atteindre 15%. Du coup, la dépense énergétique constitue une source d’arbitrage et de restriction, ce qui a des impacts sur la santé et la vie sociale. Quand on a froid chez soi, on n’invite personne. L’apparition de moisissures est aussi un facteur d’accroissement de l’asthme chez les enfants.

 

Comment intervient-on auprès des ménages en difficulté ? 
L. M. : Comme je le disais, l’enjeu est d’abord de les trouver. Pour ce faire, on croise des statistiques comme les caractéristiques du bâti et les revenus des ménages afin d’identifier les territoires concernés. Une fois qu’on a défini les zones « cibles », on peut faire du porte-à-porte ou bien lancer une campagne de communication dans le but de faire connaître les dispositifs d’aides. La précarité énergétique est un sujet délicat qui touche la sphère de l’intime. Il s’agit donc de rassurer. D’autant qu’il y a des ménages qui ne sont pas identifiables par les guichets sociaux et qui n’ont pas envie de l’être pour ne pas se retrouver étiquetés comme étant en situation de précarité. La précarité énergétique n’est d’ailleurs peut-être pas la bonne manière d’aborder le sujet car c’est très stigmatisant. De plus, ce n’est pas une thématique débattue par les habitants. Ils vont plutôt parler de confort ou de température. Il est donc crucial que le langage institutionnel sache s’adapter.

 

Les aides sont-elles suffisamment lisibles aujourd’hui ?
L. M. : Une clarification des différents dispositifs est nécessaire pour que chacun puisse s’y retrouver. On voit que les territoires qui se sont engagés fortement dans la lutte contre la précarité énergétique peinent à toucher les bénéficiaires malgré des campagnes de communication de grande ampleur. Certains considèrent qu’il faut privilégier le contact humain en optant pour le porte-à-porte. Mais ça demande du monde sur le terrain et ça coûte cher. Cet enjeu d’identification des populations concernées est très prégnant dans les territoires ruraux à faible densité où vivent des propriétaires aux revenus modestes. C’est ce qu’a montré le dispositif « Habiter mieux » lancé par l’Agence nationale de l’habitat en 2011. Ce dispositif avait été doté d’une enveloppe financière visant à rénover 300.000 maisons. Au bout d’un an, quasiment aucune dépense n’avait été engagée faute de repérage des ayants droit. Par al suite, les plafonds ont été rehaussés et les communes se sont impliquées dans le repérage. Résultat, il y a eu un afflux de dossiers qui a rendu la gestion difficile. C’est tout le paradoxe. On dit que l’enjeu est de repérer les ménages concernés mais, quand on parvient à les toucher, on n’a pas toujours les moyens de les accompagner. De plus, les profils sont très différents avec des besoins souvent spécifiques. Cela nécessite par conséquent beaucoup plus de souplesse de la part de l’action publique. L’innovation doit venir des territoires, en particulier des intercommunalités, qui sont les mieux placées pour proposer des politiques locales en matière de lutte contre la précarité énergétique.

 

Pouvez-vous citer des exemples d’innovations ? 
L. M. : Nous avons notamment travaillé sur l’auto-réhabilitation accompagnée. L’objectif est d’aider les ménages qui ont envie de bricoler pour réhabiliter leur maison. C’est une façon de passer d’un mode curatif à un mode préventif. Il ne s’agit pas juste d’aider les gens à payer leurs factures, mais de leur donner les moyens de prendre soin de leur logement, notamment par l’acquisition de nouvelles compétences.

 

La précarité énergétique touche également la mobilité…
L. M. : Contrairement à l’habitat, ce ne sont pas les plus modestes qui sont concernés ici, ces derniers ayant la plupart du temps renoncé à la voiture. Les ménages les plus fragilisés par un taux d’effort en carburant important appartiennent à la classe moyenne basse. Ce sont le plus souvent des couples  bi-actifs avec enfants et qui vivent dans le périurbain. Pendant longtemps, l’attention des ménages a surtout porté sur les dépenses énergétiques de la maison. Aujourd’hui, on constate qu’ils sont capables d’estimer leurs dépenses en carburant, ce qui montre bien qu’ils sont plus vigilants. 

 

Retrouvez toutes les études de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme sur la précarité énergétique sur www.iau-idf.fr


Photo : © DR

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