Magazine « Île-de-France » : les maîtres du Facile à lire et à comprendre

Citizen Press
Plongée dans l’atelier qui transcrit le bimestriel régional en langage simplifié depuis mai 2015. Un travail réalisé par des personnes en situation de handicap mental à destination d’un large public.

Les yeux pétillants, Bruno triture avec gourmandise un article du magazine Île-de-France, pour le transcrire en un texte « Facile à lire et à comprendre ». « C’est un travail plus enrichissant et plus agréable que l’emballage de produits, mon activité habituelle ici, confie t-il. Et, surtout, ce texte servira à d’autres personnes. Par le passé, on m’a beaucoup aidé à surmonter mes problèmes psychologiques. Maintenant c’est à moi d’aider, en traduisant ces articles, ou en faisant du bénévolat pour Emmaüs et leTéléthon. C’est important pour moi. »

Ces transcriptions sont destinées aux personnes souffrant de gros soucis de compréhension. Mais pas seulement. Luc Pallier, directeur de l’établissement et service d’aide par le travail (Esat) La Roseraie, à Carrières-sur-Seine (78), en témoigne. « Elles servent aussi aux personnes qui maîtrisent mal le français, touristes ou migrants. Dans les musées, elles peuvent aussi aider les visiteurs qui connaissent peu les codes de l’art. »

Jocelyne Lemerle, la directrice de l’Esat voisin, Les Courlis (à Chatou), qui travaille en tandem avec La Roseraie, rajoute : « Les enfants peuvent également tirer profit de ces traductions. » La clientèle est donc très large. Elle dépasse largement l’univers du handicap. La vingtaine de traducteurs de La Roseraie, formés au langage Facile à lire et à comprendre, en sont conscients. Margot se dit « fière ». Richard est « ravi d’aider son prochain ».

 

Un travail d'équipe

Comment les articles sont-ils transcrits ? Géraldine Bach, la monitrice d’atelier, nous explique. « Prenons Bruno. Il n’a pas de soucis de compréhension. Je lui confie un texte : il souligne les mots difficiles, cherche des définitions dans le Larousse ou sur Internet. Puis, phrase par phrase, il traduit. » Mais Bruno ne travaille pas seul. Il est en binôme avec un autre travailleur qui a des soucis de compréhension. Lorsqu’une phrase traduite par Bruno ne lui paraît pas claire, il lui demande de reformuler. À deux, ils réécrivent complètement l’article.

« C’est là que j’interviens, poursuit Géraldine Bach. Je leur montre les endroits où le texte pourrait encore être clarifié. Je leur rappelle les règles de l’Unapei (Union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales, et de leurs amis), la plus grande association de défense des droits des personnes handicapées mentales. Exemple : éviter autant que possible le passé et le futur. Éliminer les métaphores, les chiifres et les pourcentages. Placer les mots dans un ordre facile à suivre. À nous trois, nous arrivons à une première version du texte. Ce n’est qu’un premier jet car, dans un deuxième temps, le texte est confié à un nouveau binôme, pour parvenir à une version encore plus claire. » La recommandation de l'Unapei est lumineuse : « N’écrivez pas pour nous sans nous ». Géraldine la respecte à la lettre.

 

Deux établissements pionniers en Île-de-France

Les directeurs des deux Esat sont fiers, eux aussi, d’avoir été les pionniers en Île-de-France de la transciption Facile à lire et à comprendre à destination d'un client extérieur, grâce aux conseils avisés de l’association de parents et d'amis de personnes handicapées mentales Avenir-APEI. « La commande passée par la Région nous a permis de professionnaliser cette activité. Depuis, nous avons écrit des livrets d’accueil pour la Croix-Rouge. Nous pensons prochainement lancer une campagne commerciale. Au sein même de l’Esat, nous transcrivons les comptes-rendus des réunions du “Conseil de la vie sociale”. Les travailleurs peuvent s’informer sur la vie de l’établissement par eux-mêmes, sans demander des explications aux moniteurs », racontent-ils.

Un beau progrès, car comme le rappelle l’Unapei dans son guide : « Lorsque les personnes handicapées intellectuelles n’obtiennent pas de bonnes informations, elles sont mises de côté. Elles ne sont alors pas capables de participer aux activités qui les entourent. Elles doivent attendre que d'autres personnes fassent des choix et prennent des décisions pour elles. »

 

Un langage en plein essor
« En tant que professionnelle de la culture, et parent d’une enfant en situation de handicap, je me suis toujours passionnée pour les problématiques de compréhension, explique Danielle Depaux, référent culture, loisirs et tourisme pour l’Unapei Île-de-France. En France, on a commencé à réfléchir au langage Facile à lire et à comprendre en 2009. Depuis un an, c’est l’explosion. De plus en plus de grands musées parisiens s’y sont convertis. Partout en France, les villes et les départements sont demandeurs. Au point que certains lieux, notamment touristiques et culturels, et certains domaines, comme l’actualité ou la vie politique, qui étaient totalement fermés aux personnes en situation de handicap, s’ouvrent enfin. Aujourd’hui, les éducateurs peuvent y envisager des visites. Et les personnes handicapées les plus autonomes peuvent s’y aventurer seules. »

 

La transcription Facile à lire et à comprendre du magazine Île-de-France est disponible sur : http://facile-a-lire.iledefrance.fr
Début 2016, à la même adresse, rendez-vous mensuel avec la transcription d'une sélection d'articles publiés sur : www.iledefrance.fr


Texte : Nicolas Six. Photos : Jean Chiscano

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