Ma voiture est ta voiture

Renaud Charles
Mise au banc des accusés lors des pics de pollution et responsable chaque jour de kilomètres d’embouteillages sur les routes franciliennes, l’automobile est autant indispensable que source de nuisances. D’où l’émergence de nouvelles pratiques, comme l’autopartage et le covoiturage, plus vertueuses et plus économiques.

« En milieu urbain, posséder une voiture devient de moins en moins rentable. » C’est ce qu’on pouvait lire dans une enquête nationale publiée en 2013 par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) et réalisée par le bureau de recherche 6-t, spécialisé dans la mobilité et l’urbanisme. Rien d’étonnant finalement lorsque l’on sait qu’une voiture particulière reste inutilisée 95% du temps et n’est souvent occupée que par une seule personne. D’où l’essor ces dernières années de nouveaux usages, à l’image de l’autopartage et du covoiturage. Si ces pratiques ne concernent à l’heure actuelle qu’une minorité de déplacements, leur potentiel est jugé considérable dans les grandes agglomérations, compte tenu des préoccupations environnementales, du prix de l’énergie… et du stationnement. Un contexte favorable pour faire bouger les mentalités.

« L’usage prend le pas sur la propriété »

Car il s’agit bien de cela. « On est en train de passer d’une ère où l’on possédait sa propre voiture à quelque chose s’insérant à mi-chemin entre le transport public et le transport particulier, analyse Bruno Marzloff, sociologue et spécialiste des questions de mobilité. C’est un modèle dans lequel l’usage prend le pas sur la propriété. » En Suisse, pays considéré comme l’une des références mondiales en matière d’autopartage, la société coopérative Mobility Car Sharing, fondée en 1997, compte aujourd’hui environ 2.650 véhicules répartis sur tout le territoire et disponibles 24 heures sur 24.

Les utilisateurs du service peuvent ainsi bénéficier de la liberté de mouvement offerte par l’automobile tout en s’affranchissant des contraintes que sont l’achat, l’entretien, mais aussi le stationnement. Car l’autopartageur a de la chance lorsque vient le moment pour lui de se garer. Il dispose de places réservées en surface ou dans les parkings alors que, selon le cabinet 6-t, les véhicules en recherche de stationnement représenteraient 5 à 10 % du trafic urbain. Résultat, le temps passé par les Français à courir après une place de parking atteindrait 70 millions d’heures par an, pour un coût évalué à environ 600 millions d’euros.

Toujours d’après les statistiques de 6-t, une voiture partagée remplacerait 7 à 8 véhicules individuels. Mais comment ça marche ? Deux systèmes coexistent en Île-de-France, où l’on compte une dizaine de sociétés spécialisées (Mobizen, ConnectbyHertz, Key’lib, etc.) ainsi que plusieurs sites Internet de mise en relation entre particuliers (Drivy, OuiCar, etc.).

L’autopartage, vous l'aimez comment ?

Géré par le groupe Bolloré depuis son lancement en 2011, Autolib’ s'étend à l’heure actuelle sur 70 communes et compte 57.000 abonnés mensuels. Sa flotte s’appuie sur 2.560 véhicules électriques et 5.500 bornes de charge. « Depuis le début, nous avons totalisé 6 millions de locations et 56 millions de km parcourus », détaille Julien Varin, porte-parole d’Autolib’. Et pour simplifier l’usage du service, son accès pourrait être à terme intégré au passe Navigo, à l’instar de Vélib’. À côté d’Autolib’, on trouve l’autopartage en boucle, qui constitue le modèle historique. Ici, le client emprunte et restitue son véhicule dans un même lieu.

C’est le principe de Citiz, installé depuis 2012 dans l’agglomération de Cergy-Pontoise (95) et qui met à disposition de ses 160 abonnés un parc de 10 voitures, de la Clio à la Kangoo. « Avant d’être écologique, la première motivation de nos clients est financière, explique Julien Besnard, fondateur du service et vainqueur en 2009 du Prix jeune entrepreneur au concours CréaRîF, consacré à l’économie sociale et solidaire. En banlieue, l’autopartage est une alternative intéressante à l’acquisition d’une deuxième voiture. »

Ceci ne va pas sans modifier certaines habitudes. « Lorsque l’on adopte l’autopartage, des trajets effectués jusque-là en voiture se font autrement », souligne Julien Besnard. Les automobilistes devenus autopartageurs diminuent en moyenne leur nombre de kilomètres parcourus sur quatre roues de près de la moitié et recourent davantage à la marche à pied (pour 30% d’entre eux), au vélo (29%), aux transports collectifs (25%), au train (24%) et au covoiturage (12%).

Cette dernière solution s’est considérablement développée sous l’impulsion du numérique. Pour Gabriel Plassat, ingénieur à l’Ademe et auteur du blog Les transports du futur, « il abaisse les barrières liées à l’expérimentation ». « Des gens qui n’auraient jamais eu recours à l’autostop vont tester le covoiturage, car les outils numériques éliminent la plupart des freins en facilitant la mise en relation et en instaurant la confiance entre covoitureurs, constate-t-il. Du coup, on commence par expérimenter et l’expérience pousse à recommencer. »

Déplacements domicile-travail

Le succès de Blablacar en est la preuve. Si la plateforme aux 9 millions de membres en Europe s’est spécialisée dans les trajets longue distance, Wayz-Up, accessible comme Blablacar sur le Web et sur mobile, a choisi de se positionner sur un autre créneau, celui des déplacements domicile-travail.

Lauréate cette année des Trophées de la mobilité décernés par la Région et le Stif (autorité organisatrice des transports en Île-de-France), la start-up francilienne propose notamment ses services aux entreprises. « Il est plus facile de commencer par là, car la confiance s’établit plus facilement entre salariés d’une même société », note Frédérique Prédali, chercheuse à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France. Cela ne signifie pas pour autant que la tâche soit aisée.

« Les trajets domicile-travail sont plus complexes à gérer que les trajets longue distance, décrypte Julien Honnart, fondateur de Wayz-Up. Les itinéraires sont beaucoup plus nombreux et il faut tenir compte également des horaires variables. Quelqu’un pourra venir tous les matins avec le même covoitureur, mais repartir le soir avec un autre en fonction de l’heure à laquelle il termine. »

Quant au partage des frais, il repose sur un système de cagnotte qui comptabilise les trajets. « Comme nous sommes sur de petites sommes, il n’aurait pas été pratique d’établir un paiement à la fin de chaque trajet. Certains utilisateurs peuvent d’ailleurs décider de solder leurs comptes en s’invitant au restaurant par exemple. »

À Saint-Quentin-en-Yvelines (78), où Wayz-Up intervient depuis le printemps dernier auprès de plusieurs grandes entreprises, dont le Technocentre Renault, les choses commencent à changer. « En tout, nous touchons 13.000 salariés dont plus de 80% viennent en voiture, précise Julien Honnart. Depuis mai, ils sont environ 10% à s’être mis au covoiturage. Avec un tel pourcentage, on a 80 % de chances de trouver un covoitureur. C’est un vrai réseau de transport alternatif. Transposé à l’échelle de la région, cela pourrait modifier la circulation. » D’autant que, comme ne manque pas de le rappeler Frédérique Prédali, « un salarié est aussi un particulier qui va pouvoir reproduire l’expérience du covoiturage dans sa vie privée ». Les voies réservées qui débarquent sur certaines autoroutes franciliennes en 2015 devraient l’y inciter.

Dans le cadre de sa politique en faveur du développement des nouveaux véhicules urbains, la Région aide à l’implantation de bornes de recharge publiques sur la voirie. Le but est d’en installer 16 000 d’ici à 2020 afin d’atteindre les 400 000 véhicules électriques ou hybrides rechargeables dans le parc automobile francilien. Cela correspond à 20% de l’objectif national, soit la part de la population francilienne dans la population française.

Photo : © William Beaucardet/GNO/Picturetank

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