Pierre Chapdelaine

Une journée mémorable

Ce 6 janvier, 160 lycéens, apprentis et enseignants franciliens ont découvert le camp d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Un parcours de mémoire et un travail pédagogique, fruits d’un long partenariat entre la Région et le Mémorial de la Shoah.

Cela fait des mois qu’ils se préparent. Les élèves de Djidjida Allek, professeure de français et d’histoire géographie au lycée Pauline-Roland de Chevilly-Larue (94) voulaient absolument voir de leurs propres yeux Auschwitz-Birkenau (1). Pour comprendre, pour savoir, et, peut-être, plus tard, transmettre à leur tour.

À 5h du matin, quand Paris ne s’éveille pas encore, ils ont quitté le Val-de-Marne et pris la route de Roissy, où ils ont retrouvé toute la délégation francilienne, 160 jeunes et enseignants de huit établissements, lycées ou centres d’apprentissage (2).

On décolle. Le survol de Cracovie, couverte de neige, la Vistule en partie gelée, crée une effervescence certaine. Il y a 48 heures, le thermomètre affichait -20°C. Le capitaine nous annonce un petit zéro. On est presque soulagés.

Scènes de la vie quotidienne

Vite, il faut se répartir dans les quatre bus mis à disposition, pour atteindre en une heure Birkenau, en Haute-Silésie. Au micro, Eva, la guide francophone, retrace l’histoire des Juifs en Pologne, dans un exposé parfaitement contrôlé, berçant un auditoire éprouvé par  la très courte nuit. Les siècles défilent, les kilomètres aussi. Pas le temps de revenir sur quelques impasses.

Les véhicules viennent de se garer à quelques centaines de mètres de la Judenrampe, où les trains des déportés français arrivaient à Birkenau. Un paysage terriblement banal : des pavillons, des bouleaux où se regroupent des mésanges autour de mangeoires bien garnies, des rails, un wagon isolé, le bruit des trains au loin, quelques voisins grattant le pare-brise de leurs voitures avant d’amener les enfants à l’école. L’impression de déranger un univers si calme et ordinaire. Pas de quoi, donc, bouleverser nos ados. Mais les trois boules de neige, les cinq glissades et les quelques selfies ne suffiront pas à éviter la confrontation, inéluctable, avec l’Histoire, et l’usine de mort, toute proche.

Wagons à bestiaux et camions de la Croix-Rouge

« Là où nous sommes, c’est le lieu précis où les Juifs français arrivaient, là où des hommes disaient au revoir à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs parents, pensant les retrouver quelques heures plus tard. C’est ici que s’opérait la sélection entre ceux qui iront dans le camp pour travailler, et ceux qui monteront dans les camions de la Croix-Rouge pour être directement exterminés. » Cela fait trois ans qu’Audrey accompagne ces voyages d’études. La guide du Mémorial de la Shoah réussit, en quelques mots, à plonger le groupe dans une ambiance solennelle. Jamais elle ne s’aventure dans le registre de l’émotion : il faut s’en tenir aux faits. « Dites-vous simplement que ce que vous allez voir à l’intérieur du camp de Birkenau, 85% des Juifs français qui sont arrivés ici ne l’ont pas vu. »

Les attaques terroristes dans les têtes

Djidjiga observe les visages de ses élèves, consciente de l’importance de ce qu’ils s’apprêtent à vivre. Sa décision de conduire au sein de son lycée un projet de cette envergure, elle l’a prise juste après les attaques qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Les attentats, la haine, le terrorisme, le fanatisme, les fanatismes. « Dans ma classe, parmi les 24 élèves, certains étaient choqués, d’autres ne se sentaient pas concernés, et deux d’entre eux tenaient des propos particulièrement graves. Je me suis dit que le système éducatif avait failli, que ma responsabilité était d’apporter une réponse avant que ces jeunes ne quittent l’école. » Rapidement, elle est suivie par deux autres collègues professeurs de français, ainsi que par Hamou Nouredinne, le prof d’écogestion et de logistique-transport, et Halida Boughriet, qui enseigne les arts appliqués.

« Une esthétique industrielle redoutable »

À l’intérieur du camp de Birkenau, Halida, appareil photo en main, est saisie par cet univers, captivée par les silhouettes des baraquements couverts de neige, l’alignement des blocs, le gigantisme du lieu, « une esthétique industrielle parfaitement structurée, glaciale et glaçante, redoutable, terrifiante ». Pour les élèves, l’heure n’est plus au chahut.

Au fil de ce périple, à Birkenau puis à Auschwitz, les visages se ferment. Domitille interpelle sa professeure : « Franchement, madame, ça fait mal au cœur. Comment un seul homme a-t-il pu faire cela ? » L’enseignante écoute, répond. « Hitler n’était pas seul. C’est toute une idéologie qui a abouti à ce génocide. » Audrey, elle, reste concrète pour que chacun mesure l’ampleur de cette machine de mort : « La surface du seul camp de Birkenau, c’est 350 terrains de foot ! »

Citoyens en devenir

Que retenir de cette journée ? La main de Rabbi posée sur la vitre derrière laquelle s’entassent des tonnes de gamelles ? Le regard perdu de Serge devant les ruines des crématoriums ? La silhouette de Mélissa figée devant les centaines de photos appartenant aux  victimes, dans le Block 20 ? Ou encore Karim, seul, immobile, devant les milliers de valises. Dans l’avion du retour, Hamou, le professeur d’écogestion, est bouleversé. « Leur maturité m’a surpris, je ne pensais pas qu’ils éprouveraient autant d’émotions. On les enferme parfois dans une image de “gosses de banlieue” un peu turbulents. Tout au long de cette journée, ils ont été beaux, je suis fier d’eux. » Dans quelques semaines, Mélissa, Serge, Karim, Rabbi et les autres élèves réaliseront un panneau d’exposition. La professeure d’arts appliqués a déjà plein d’idées pour guider ces citoyens en devenir pour cet exercice, point final de ce parcours de mémoire.

(1) Des élèves de trois classes du lycée Pauline-Roland participaient à ce déplacement (première et terminale bac pro en commerce, CAP « Agents d’entreposage et de messagerie »).

(2) Conduite par Agnès Evren, la vice-présidente de la Région Île-de-France en charge de l’éducation et de la culture, la délégation francilienne comptait des élèves des lycées Gaston-Bachelard (Paris 13e), Sophie-Germain (Paris 4e), Maurice-Ravel (Paris 20e), Camille-Claudel (Pontault-Combault, 77), Théodore-Monod (Noisy-le-Sec, 93), Pauline-Roland (Chevilly-Larue, 94), Eugène-Ronceray (Bezons, 95) et du CFA de Grosbois à Boissy-Saint-Léger (94). Étaient également du voyage les conseillers régionaux Éric Coquerel, François Damerval et Mustapha Saadi.

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Photos : © Région Île-de-France

Porter un discours de paix 

« Venir ici, dans ce lieu d’Histoire et de mémoire, c’est tenir une parole de paix, c’est faire œuvre de pédagogie au moment où, en France, on rend hommage aux victimes des attaques terroristes qui ont frappé Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. »

À la tête de la délégation francilienne présente, ce 6 janvier 2016, à Auschwitz-Birkenau, Agnès Evren, vice-présidente de la Région en charge de l’éducation et de la culture, a tenu à rappeler que ce partenariat entre le conseil régional et le Mémorial de la Shoah était « une opération essentielle pour rappeler où mène le racisme, l’antisémitisme, la haine de l’autre ».


Elle a également confirmé que Valérie Pécresse s’est engagée à poursuivre ce partenariat et que la présidente de Région se rendrait prochainement à Auschwitz-Birkenau. 

Quatre voyages d’études sont programmés en ce début d’année, tous organisés par le Mémorial de la Shoah qui travaille avec la Région Île-de-France depuis 16 ans. 
Vidéo

À visionner en quatre épisodes, le voyage d'une classe de lycéens franciliens à Auschwitz en décembre dernier.