« Pour une approche culturelle des JO »

Renaud Charles
Les villes ont jusqu’au 15 septembre pour postuler à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques 2024. Le triple champion olympique de canoë Tony Estanguet, qui porte la candidature de Paris, et Claire Peuvergne, directrice de l’Institut régional de développement du sport, se sont livrés à une analyse du contexte.

Comment expliquez-vous la large place prise aujourd’hui par le sport dans la société ?

Claire Peuvergne : Il faut remonter aux années 1970. À cette époque, l’État a décidé de construire de nombreux équipements sportifs sur le territoire pour que le sport scolaire et le sport en club se développent. Cela a bien fonctionné puisque 83 % des personnes nées entre 1985 et 1995 ont été licenciées dans un club de sport au cours de leur jeunesse, contre environ 35 % pour celles nées avant 1955.

On voit aussi que les meilleures audiences de la télévision française sont liées à des événements sportifs…

Tony Estanguet : Le sport a acquis un rôle fédérateur parce qu’il véhicule des émotions, des valeurs, et fait rêver. Cela a tendance à se renforcer avec les grands événements sportifs qui viennent booster la pratique sportive. 

C. P. : C’est quelque chose que l’on a pu mesurer. L’impact est particulièrement fort auprès des jeunes à partir du moment où la compétition est très médiatisée. On l’a vu à l’occasion de la Coupe du monde de rugby en 2007 (étude à télécharger en bas de page). Rien qu’en Île-de-France, il y a eu 30% de licenciés supplémentaires dans les clubs suite à la compétition. L’enjeu est de parvenir à conserver ces nouveaux pratiquants. Cela implique qu’en amont d’une grande compétition, on aide les clubs à se préparer à cet afflux.

T. E. : Les clubs sont des structures qui reposent souvent sur la volonté de quelques passionnés qu’il s’agit de soutenir. À chacune de mes médailles d’or par exemple, mon club s’est retrouvé dépassé par l’engouement suscité et  obligé de refuser des enfants à cause du manque de matériel et d’encadrement. Si on veut pérenniser l’impact des grandes manifestations sportives, il est essentiel que nous sachions accompagner les dirigeants et les bénévoles qui font vivre les associations.

Quelles sont les pistes étudiées ?

T. E. : Nous travaillons notamment sur l’idée d’une base de données de bénévoles que l’on pourrait former et motiver à rester bénévoles. Cela fait défaut à l’heure actuelle en France. Une telle base pourrait être particulièrement utile à l’approche d’un grand événement. 

Le comité national olympique insiste sur la nécessité d’associer le public à la candidature de Paris. Quelles sont les actions envisagées ?

C. P. : Il faut jouer sur l’aspect festif de ce type de rassemblement. Ce fut le cas au moment de la Coupe du monde de rugby, au cours de laquelle de nombreux événements ont eu lieu en Île-de-France. Grâce aux réseaux sociaux, les capacités de mobilisation vont être démultipliées.

T. E. : Notre capacité à sortir du champ sportif sera déterminante en effet. Nous devons avoir une approche culturelle des Jeux en faisant en sorte qu’ils servent de toile de fond à toutes sortes d’événements. Une autre priorité pour nous est l’implication de la jeunesse afin qu’elle tire une expérience forte de ce projet olympique.

Le comité d’organisation des JO de Rio s’est associé à Airbnb, le site de location d’appartements et de maisons entre particuliers, pour accueillir le public. Qu’en pensez-vous ?

T. E. : C’est novateur. Cela permet d’associer la population à travers l’accueil des visiteurs internationaux. Chacun va pouvoir vivre sa propre expérience olympique. 

Quels enseignements ont-ils été tirés des dernières candidatures françaises infructueuses aux JO ?

T. E. : L’un des principaux enseignements est la nécessité d’impliquer le mouvement sportif dès le départ. Il ne faut pas se contenter d’avoir des athlètes qui jouent le rôle d’ambassadeurs de luxe de la candidature. L’intérêt est de bâtir un projet sur le long terme avec les représentants du sport de haut niveau et du sport amateur qui seront ensuite les garants de l’héritage olympique.

Selon l’Institut régional de développement du sport (IRDS), Paris et la Seine-Saint-Denis sont en retrait pour la pratique sportive par rapport aux autres départements franciliens en raison notamment d’un manque d’équipements. Une candidature aux JO pourrait-elle changer cela ?

T. E. : Il s’agit là d’un enjeu important pour nous. Il faut être sûr que, là où l’on organisera les épreuves, il y ait un vrai héritage en matière de pratique sportive. 

C. P. : Là où les athlètes s’entraîneront, il y aura sans doute la construction ou la rénovation d’équipements qui serviront ensuite pour les écoles et les habitants.

Quel est le budget prévisionnel pour l’organisation des Jeux à Paris et en Île-de-France ?

T. E. : Il est estimé à 3,2 milliards d’euros financés sur fonds privés grâce notamment à la billetterie et à une contribution d’environ deux milliards d’euros du Comité international olympique. Quant aux investissements liés aux infrastructures, ils ont été évalués à 3 milliards d’euros sachant qu’en Île-de-France nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur de nombreuses installations existantes ou actuellement en chantier.  Il faut savoir que 60 % de cette somme servira à construire des logements pour le village olympique et qu’ils seront ensuite reconfigurés pour être mis au service des Franciliens.

À lire : L'étude d'opportunité réalisée par le Comité national olympique sportif français en vue de la candidature de Paris à l'organisation des Jeux olympiques et paralympiques 2024

Quels sont ces équipements en Île-de-France ?

C. P. : On trouve le Stade de France, qui sera rénové en partie pour l’Euro 2016, l’Arena Bercy, en cours de travaux, l’Arena 92 de Nanterre (92) actuellement en construction, le vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines (78), le golf national de Guyancourt, qui fera également l’objet d’une rénovation en vue de la Ryder Cup en 2018, ou encore le futur stade nautique de Vaires-Torcy (77). Ce qui manque, ce sont plusieurs bassins de dimensions olympiques pour les épreuves de natation, de plongeon et de water-polo. Je ne pense pas que ce soit un luxe d’investir dans ce type d’équipements dans la mesure ils auront vocation à servir au public ainsi qu’aux scolaires. La natation est par ailleurs l’un des sports les plus pratiqués par les Franciliens.

T. E. : Nous pourrons également compter sur le futur réseau de transport du Grand Paris Express ainsi que sur la capacité hôtelière déjà présente en Île-de-France.

L’IRDS met en avant une pratique féminine encore faible dans la plupart des sports olympiques. Quels sont les facteurs d’explication ?

C. P. : Les femmes sont presque tout aussi sportives que les hommes, sauf qu’elles n’ont pas les mêmes pratiques et les mêmes attentes. Il ressort de nos enquêtes que la compétition n’est pas leur motivation première. Or les fédérations sportives olympiques sont souvent essentiellement organisées dans ce but. Mais ce n’est pas un facteur suffisant d’explication. Il y a encore des sports jugés trop masculins vers lesquels il est difficile d’aller pour une fille car il faut dépasser les a priori négatifs.  La médiatisation joue donc un grand rôle dans la démocratisation de la pratique.

Pourquoi continue-t-on à parler de sport féminin plutôt que de sport tout court ?

C. P. : Le milieu du sport est très ambivalent. Il fait preuve à la fois d’un grand conservatisme tout en étant un outil d’émancipation fantastique. Le sport a souvent aidé les femmes à casser certains codes. Si l’on n’avait pas inventé le vélo, nous n’aurions peut-être jamais porté de pantalon ! Ce qui est sûr, c’est que plus il y aura de femmes dans le sport et moins on parlera de sport féminin.

La promotion du handisport est l’un des axes du projet de candidature française aux JO. Quelle est sa place en Île-de-France ?

C. P. : Le parc des équipements sportifs est relativement ancien. Les mises aux normes sont donc coûteuses. Il existe en parallèle des problèmes à résoudre en matière de transports et de mise à disposition de créneaux horaires. Les Jeux paralympiques représentent un outil formidable pour ancrer cette pratique dans la société. Là encore, le sport est un outil d’émancipation par rapport à un corps victime de l’image qu’on lui renvoie C’est un moyen de re-construction physique, mental et social de l’individu

En tant qu’athlète de haut niveau, comment aborde-t-on une candidature aux Jeux ?

T.E. : Avec l’envie de gagner ! On est dans le même état d’esprit que pour une compétition. Il faut faire preuve de beaucoup d’humilité, être capable de se remettre en question et avoir à l’esprit que la concurrence sera acharnée, tout en ayant conscience que nous avons tous les atouts pour l’emporter.

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Photos : Tony Estanguet en canoë © Rondeau/Pressesports; Tony Estanguet et Claire Peuvergne © Stéphanie Lacombe/Picturetank ; vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines © William Dupuy/Picturetank

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