Versailles : le jardin absolu

Christophe Grand
Initialement destiné à fournir la table de Louis XIV, le Potager du Roi perpétue une tradition d’excellence dans la culture fruitière et légumière.

Il pourrait illustrer l’expression « joindre l’utile à l’agréable », et ça ferait un exemple de litote… Créé pour garnir la table royale, le jardin potager de Versailles (78) se devait d’être éblouissant. C’est toujours un site de production, et l’illustration magnifique d’une nature domestiquée.

Il y a 350 ans, un monarque qui envisage sa vie comme on écrit un rôle, bâtit le théâtre de son existence. Le public de Paris est incontrôlable, Louis XIV s’installe à la campagne. Tout est à faire. On se souvient que, pour concevoir palais et parc, il a convoqué les meilleurs. Les cultures vivrières ne font pas exception à cette exigence. L’élu s’appelle Jean-Baptiste de La Quintinie. Juriste de formation devenu précepteur, il a accompagné un élève pour son « grand tour » en Italie où la beauté des jardins l’a frappé. Il en est revenu décidé à s’occuper d’horticulture. Aussi curieux que doué, il est rapidement remarqué par le gratin qui lui commande, à Sceaux (92) ou à Rambouillet (78), des jardins potagers et fruitiers. En 1661, il a 35 ans et entre au service du surintendant des finances Nicolas Fouchet, à Vaux-le-Vicomte (Maincy, 77). Il retrouve là des créateurs nommés Le Nôtre, Le Vau, Le Brun. Lorsque le flamboyant Fouchet tombe en disgrâce, l’équipe au complet passe au service du Roi. Directeur des jardins fruitiers et potagers des Maisons Royales, La Quintinie va créer un nouveau jardin sur l’ancien potager de Louis XIII à Versailles.

Sous la pluie

En statue, il domine le carré potager. À son socle, c’est commode, Antoine Jacobsohn donne parfois rendez-vous aux visiteurs. Il est le responsable du potager du Roi. Agronome et historien de l’alimentation, il ne se considère pas lui-même comme un jardinier, plutôt comme « le coach ». « Les jardiniers, dit-il, c’est ceux qui sont dehors quand il pleut. » Une dizaine de permanents mettent la main à la terre pour entretenir plus de 9 ha.

« Un jardin potager donne à voir le travail, explique-t-il, contrairement aux espaces verts qui visent le pittoresque ou l’imitation de la nature. Nous, on plante des piquets et on étend des filets parce que nous travaillons pour la récolte, la vente et la consommation. » Il nous a embarqué dans le jardin Noisette, « je n’y suis pas allé depuis longtemps et j’ai quelque chose à voir » a-t-il expliqué. C’est un espace clos, on disait autrefois « chambre », par de très hauts murs de pierre beurrée d’un enduit à la chaux. Il abrite un verger de pruniers et de cerisiers. Contre les parois, des collections. Les arbres appartiennent à la même espèce, mais sont tous de variétés différentes, et on les conduit ici en « cordon vertical ». Il s’agit d’observer le comportement des différentes races et, pour le jardinier, de tester sur elles son savoir-faire. En rang au centre, des arbres d’une même variété, en production. « On pratique sur le même principe pour tous les fruitiers », indique Antoine Jacobsohn.

Diversité bienvenue

Au jardin Noisette, il voulait regarder si les pruniers avaient bien noué. La nouaison est le moment où la fleur se transforme en fruit.  La réussite en la matière tient à une bonne pollinisation. « Nous avons un problème d’abeilles, remarque-t-il songeur, en scrutant les branches. Ceux-là sont peu chargés. »

Au Potager du Roi se rencontrent, en dépit de son riche passé et de son adresse prestigieuse, les problèmes auxquels sont confrontés tous les jardiniers du monde. Certains pêchers mènent une lutte inégale contre la cloque. Ici, sauf en cas d’invasion de ravageurs ou de prolifération de champignons, on a proscrit les produits phytosanitaires.

« On évite même la bouillie bordelaise, souligne Antoine Jacobsohn. D’abord, on sait qu’à la longue la concentration de cuivre dans le sol est toxique. Et on veut garder la possibilité d’en utiliser lorsque les produits plus dangereux seront tout à fait interdits, après 2020. »

Dans le même temps, on favorise la diversité, ce qui peut avoir pour effet collatéral d’économiser des bras. Plutôt que de les désherber sans cesse, on a engazonné les allées. Quantités de végétaux, insectes ou petits mammifères, naguère jugés indésirables, sont aujourd’hui regardés avec bienveillance.

Beaucoup de plaisir ou de grands chagrins

On ne sait ce que La Quintinie aurait pensé de ces évolutions mais il ne serait pas trop déboussolé s’il revenait dans son jardin. On a abattu à la fin du XVIIIe quelques murs pour ventiler des coins humides et on a rectifié des terrasses. Mais les arbres sont régulièrement renouvelés et on conserve ici la pratique de la taille à l’ancienne avec plus de 60 formes fruitières. Quelque 450 variétés fruitières et 400 variétés légumières récentes et anciennes sont cultivées.

C’est aussi devenu un lieu de transmission du savoir. Les élèves de l’École national supérieure du paysage (Versailles), qui a la responsabilité du Potager du Roi, cultivent tous une parcelle. Leur programme ne prévoit pour ces travaux pratiques que quelques jours mais Antoine Jacobsohn estime que cela suffit pour montrer à de futurs paysagistes que la nature a ses fantaisies, et ne nous donne pas toujours ce qu’on avait prévu. Ce dont La Quintinie avertissait sévèrement le lecteur dans son introduction à Instructions pour les jardins fruitiers et potagers : « Le jardinage, duquel je commence ici à traiter, produit sûrement beaucoup de plaisir à l’honnête homme qui s’y entend et s’y applique, mais ce même jardin, s’il est entre les mains d’un jardinier qui soit peu habile ou peu laborieux, a de grands inconvénients à craindre et de grands chagrins à donner. »

Les meilleurs moments pour visiter le Potager du roi (conseils d'Antoine Jacobsohn).

En mai, lorsqu’il est à son plus fragile.
En juin-juillet, c’est le jardin musclé.
Aux premiers jours d’octobre pour le week-end festif : une quarantaine de fruits et plus de 100 variétés de légumes sont proposés à la vente.

Plus d'infos : www.potager-du-roi.fr

Photos : © Région Île-de-France

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