Royaumont, la culture côté cour et côté jardin

Christophe Grand
Mais par où commencer pour raconter l’abbaye qui a fait la renommée d’Asnières-sur-Oise ? Lieu de rencontre et de création de portée internationale pour les musiciens, espace de recherche des musicologues, point de convergence des mélomanes, c’est aussi un remarquable ensemble de bâtiments riche de 800 ans d’histoire et entouré de jardins contemporains.

Entrons par la petite porte à Royaumont, en poussant celle – massive – de la bibliothèque musicale. Elle porte le nom de François Lang, pianiste de renom mort en déportation, et frère de la dernière propriétaire privée des lieux. Collectionneur, il avait réuni 1.500 partitions et documents anciens relatifs à la musique, les premiers du fonds qu’abrite l’abbaye de Royaumont, à Asnières-sur-Oise (95). Ella et David, étudiants en musicologie ont la tête dans des cartons. Ils trient les archives du père Jean-Yves Hameline, musicologue récemment disparu. Ils en sont aux livres du XVIIe, missels et textes religieux. « Pour l’instant, on déballe, explique Ella. Comme Jean-Yves Hameline connaissait son fonds par cœur, son classement était un peu aléatoire. » « C’est notre première expérience de ce genre, note David, mais on n’est pas laissés seuls. »

Photo : Thomas Vernet présente Armide de Lully, 2e édition gravée par Henri de Baussen en 1710. L’œuvre a été composée en 1686.

Thomas Vernet en effet n’est pas loin (sur la photo ci-contre, montrant Armide de Lully, 2e édition gravée par Henri de Baussen en 1710). Ce musicologue règne sur la bibliothèque, ses 7.000 documents – ouvrages et partitions – du XVIe au XXe siècle. Car le fonds s’est étoffé autour des documents réunis par François Lang, « dernière collection importante constituée avant-guerre, indique Thomas Vernet. On y trouve des manuscrits autographes, des correspondances ou des esquisses (brouillons d’œuvres), des mises au net ou des épreuves corrigées. J’arrive à comprendre la logique du collectionneur. Cette activité n’était pas pour François Lang un loisir mondain. Il voulait comprendre son art en approchant au plus près le travail des compositeurs. » Après plusieurs dons successifs d’un spécialiste de Jean-Philippe Rameau, la bibliothèque est également connue comme lieu de référence pour ce compositeur.

Le côté obscur de la musique

Ce sont plutôt les manuscrits de Fauré, Liszt ou Berlioz qui fascinent ici Louis-Noël Bestion de Camboulas. Non que cet organiste ne s’intéresse qu’à la musique du XIXe, mais il est lié à cet endroit par un instrument fabriqué en 1846 chez le célèbre facteur Cavaillé-Coll, et il se plaît à le faire résonner d’une musique qui lui est contemporaine.

« On m’a propo, dit-il, de venir une fois par mois pour faire vivre l’instrument, et rendre compte de son état. La mécanique se grippe, je règle des choses à l’intérieur. » Contrairement à beaucoup d’orgues, celui-ci n’était pas destiné à un édifice religieux. « C’est un orgue orchestral, fait pour imiter l’orchestre. Il n’est pas trop imposant, plutôt chambriste. » L’instrument a été fabriqué pour le salon d’un amateur fortuné et n’a été installé qu’en 1936 dans le réfectoire des moines de Royaumont, transformant cet élégant espace formé de deux nefs en une grande salle de concert.

Deux étages plus haut, dans les « grands combles », Éric da Silva et Capitaine Slam préparent un spectacle en commun. Ces deux auteurs et comédiens travaillent à partir de La Haine de la musique, texte de Pascal Quignard, entourés d’un vidéaste et d’un musicien. « Ils examinent le pouvoir de la musique et son dévoiement possible », remarque Frédéric Deval, directeur de programme à Royaumont. Les artistes séjournent à l’abbaye pendant deux semaines. « Ici, on est complètement dans la création. La salle de travail est belle, leurs chambres sont à côté : ils peuvent travailler jour et nuit. Vous avez là réunies les trois unités de temps, de lieu et d’action. Je suis d’accord pour tous les moyens numériques du monde, mais il est important de se rencontrer humainement.» Les artistes qui viennent connaissent le lieu par le bouche à oreille, ou sont invités. Les plus chevronnés proposent des formations.

Beauté et poésie

Ce qui reste à voir de l’abbaye de Royaumont n’est qu’une partie de l’ensemble de bâtiments cisterciens qui s’élevaient jusqu’à la Révolution. Il y manque l’abbatiale dont ne subsistent qu’une tourelle et un mur. Avec une nef de 106 mètres de long et haute de 28 mètres, elle avait les dimensions de la cathédrale de Soissons. C’était la manifestation la plus spectaculaire de l’attachement de Louis IX pour ce lieu qu’il fonda au XIIIe siècle avec sa mère, Blanche de Castille. À la fin du XVIIIe, elle servit de carrière pour la construction d’un village ouvrier. Le monastère a déjà perdu de sa superbe lorsqu’il est déclaré « bien national » en 1790 et transformé en filature de coton. Des religieuses lui rendent sa vocation première en s’y installant en 1869. Elles entreprennent d’importants travaux de restauration mais s’exilent en 1905 lorsque sont promulguées les lois Combes de séparation des Églises et de l’État. Jules  Goüin, président de la Société de construction des Batignolles, achète alors le domaine pour en faire une résidence de campagne. Il poursuit la restauration de l’abbaye qui abrite un hôpital pendant la Grande Guerre. Dans les années 1930, Henri Goüin, son petit-fils, ouvre Royaumont aux artistes et intellectuels, pour offrir le « loisir de méditer – éventuellement de créer – à ceux que trop souvent les difficultés matérielles de la vie contraignent à vivre dans des lieux dont la beauté et la poésie sont absentes ».

Pimprenelle et cacahouètes

Beauté et poésie sont ici partout. Dans les murs de pierre crème des bâtiments médiévaux. Dans le cloître qui encadre la symétrie des bordures de buis dessinées par Achille Duchêne, fameux paysagiste de la première moitié du XXe. Les arbrisseaux malheureusement sont menacés par la pirole et des champignons. À Royaumont, « on touche du bois », dit justement Justine Marin, la jeune jardinière. Elle est arrivée en 2014 après que les paysagistes Astrid Verspieren et Philippe Simonnet ont redessiné le potager-jardin. Sur 9.000 m² sont cultivées 130 variétés de végétaux comestibles, et 60 arbres fruitiers palissés ou de plein vent. Lieu d’inspiration pour le promeneur, c’est aussi un jardin de découverte pédagogique, organisé en cellules potagères libres et irrégulières et fonctionnant sur le principe de la permaculture, qui favorise le réensemencement naturel des plantes. « On a ici le temps et les moyens d’expérimenter la culture de variétés non rentables mais bonnes ou décoratives, se réjouit Justine Marin. Comme les poires de terre Cochet, une tubéreuse originaire d’Amérique du Sud au goût sucré et fin mais qui ne s’est pas popularisée en France. Je cultive aussi beaucoup d’aromatiques, des plantes sauvages comme la pimprenelle, au goût de concombre, ou le plantain corne de cerf, poivré. On essaie la cacahouète qu’on arrive à faire venir quand les lapins ne s’en mêlent pas. On sème de la morelle de Balbis, une solanacée au goût de litchi, des panais, des rutabagas et des topinambours. Nous faisons venir toutes sortes de poireaux, de l’ail des ours et de l’ail Rocambole, plein de choux, des vivaces, artichauts ou asperges. Et, bien sûr, des fleurs comestibles comme la bourrache ou la capucine, l’angélique… » Justine, qui a adopté le rythme des saisons, s’est reposée avec le jardin cet hiver. Avec le printemps est venu le temps des semis et elle procèdera aux repiquages dans quelques semaines, participant à sa façon à la vocation de Royaumont, lieu de création perpétuelle.

Photos : © Région Île-de-France ; sauf l'abbaye vue du parc (en haut) © Camille Ridoux ; la jardinière et les autres photos de l'abbaye © Yann Monel

Tags