Escapade : à Montfort-l’Amaury, Groussay à la folie

Christophe Grand
Les fantaisies d’architecture qui faisaient le charme des parcs à fabriques sont une spécialité du XVIIIe siècle mais, au XXe, un flamboyant esthète a renouvelé ce geste. Le résultat est à découvrir dans les Yvelines...

Sa notice biographique le donne pour « décorateur » mais en vérité Charles de Beisteigui fut plutôt un genre de scénographe, celui de sa propre existence. Lorsqu’il ne travaillait pas à l’aménagement d’une de ses fastueuses résidences, il entreprenait un voyage, entraînant dans son sillage des amis dont la liste se confondait avec le gotha mondain de son temps. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il rachète le château de Groussay à Montfort-l’Amaury (78). Il agrandit la demeure et l’aménage dans le style exubérant qui n’appartient qu’à lui pour en faire son port d’attache. Il y meurt en 1970.

Duplex cubiste complètement perché

Charles de Beisteigui était né 75 ans plus tôt à Paris. Son grand-père, basque, est partie au XIXe faire fortune au Mexique dans les mines d’argent. Il a fui le pays à la chute de l’éphémère empereur Maximilien Ier en 1867. Et son père a été le représentant diplomatique de la République mexicaine en Espagne. Il est richissime. Ses études en Angleterre sont interrompues par la Grande Guerre et il passe sa jeunesse entre Madrid, Biarritz et Paris, dans l’hôtel particulier que possède sa famille rue de Constantine, du côté des Invalides (il abrite aujourd’hui le Service d'information du gouvernement). En 1929, il commande à Le Corbusier un lieu pour y donner des fêtes. Détruite depuis, cette construction a marqué les esprits : édifiés sur le toit-terrasse d’un immeuble des Champs-Élysées, deux étages cubistes avec vue sur l’Arc de Triomphe. On se souviendra des raffinements technologiques - cloisons et miroirs escamotables électriquement - et de la décoration, néo-rococo mâtinée de surréalisme. Mais Beisteigui a tôt fait de se lasser du modernisme corbuséen : « L’homme qui pense moderne est démodé », déclare-t-il quelques années plus tard lors d’une interview à Harper’s Bazaar. Il envisage de se faire bâtir une résidence par Emilio Terry. Celui-ci est également un héritier : on dit que le négoce du sucre a fait de son père l’homme le plus riche de Cuba. Il exerce en dilettante les activités d’architecte et de décorateur. Mais Beisteigui tombe sur le château de Groussay à Montfort-l’Amaury. Cette maison de style néo-classique a été construite en 1815 pour la duchesse de Charost, fille de la gouvernante des enfants de Louis XVI. Lorsque Beisteigui la rachète, en 1938, avec ses 30 ha de terres clos de murs, elle ressemble toujours à une maison de campagne du début du XIXe. Mais elle n’est pas classée, ce qui arrange le milliardaire. Il pourra la transformer à sa guise.

La tente du Château de Groussay

 

Le coût des travaux, la vache !

Il ne semble pas que la guerre entrave ses projets. Avec Emilio Terry et l’artiste russe Alexandre Serebriakoff, il redécore entièrement l’intérieur de la maison dans un esprit éclectique et spectaculaire qui sera sa marque de fabrique. Il mêle les styles dont la rencontre est inattendue, fait se croiser la Renaissance et des lustres hollandais, se côtoyer bureau russe, lit Empire et poêle autrichien. Il ose des mariages de couleurs inhabituels, commande des tapis à motif de lierre. Pour habiller une galerie, il fait tisser des tapisseries d’après des cartons de Goya, et dans des encadrements de fenêtres, il pose des carreaux de faïence de Delft. Et l’alchimie fonctionne. Il est un collectionneur qui se moquerait de l’authenticité. Lorsqu’il s’entiche d’une commode Grand siècle - et comme il aime les paires - il en commande une copie à un ébéniste. Elle lui coûte aussi cher que la vraie, qu’à cela ne tienne… Il adore le pastiche, l’imitation. Dans les années 50 et 60, il fait construire des bâtiments. Les travaux sont continuels. Deux ailes et un remarquable théâtre à l’italienne sont ajoutés au château. Et dans le parc, il fait bâtir de ces petits pavillons qu’au XVIIIe siècle on nommait « folies » ou « fabriques » (photos, de haut en bas, la tente tartare, la pagode chinoise, le pont palladien, le temple du labyrinthe).

 

Le palais, la fête… et puis le naufrage

Lorsqu’il n’est pas à Groussay, on trouve éventuellement Beisteigui et sa bande à Venise car il y possède un « pied-à-terre » sur le Grand Canal. C’est le Palais Labia, façade éblouissante, et dedans, fresques de Tiepolo et tutti quanti. Il donne là une surboum en 1951. La presse people de l’époque n’avait ni les mots ni les pages pour décrire l’événement. Elaguez le Who’s who de tous les gens ennuyeux, il reste quand même du monde. Tous étaient du « bal du siècle ». Vingt ans plus tard, les derniers jours du personnage romanesque qu’était Besteigui ont dû être tristes car celui qui ne s’était jamais rien refusé était devenu un vieillard tyrannique. Amoindri par la maladie, il s’éteint à Groussay, entouré de son personnel. Et si l’on prête une abondante progéniture à ce grand séducteur, il est mort sans enfant officiel. Son neveu Juan qui a hérité de Groussay a très soigneusement préservé le domaine pendant trente ans avant d’annoncer qu’il s’en défaisait, en 1999. Une vente aux enchères est organisée sur place. On écoule en 5 jours 2000 lots adjugés à des prix qui dépassent largement les estimations. Les observateurs n’ont pas manqué de remarquer que les copies étaient plus disputées que les pièces authentiques. Signe que Charles de Beisteigui a fait école.

 

Que le rêve continue

Le producteur de télévision Jean-Louis Remilleux rachète le château vide. Pendant quelques années, il meuble son nouveau domicile, rachetant lorsqu’il en trouve des objets de l’ère Beisteigui. Il ouvre le parc au public, rénove les écuries, fait vivre ce lieu qui le passionne. Ca lui vaut la reconnaissance des Montfortois. Il ne résiste pas toutefois à vendre, en 2011, lorsqu’un acquéreur se présente avec des arguments irréfutables. On parle d’un chèque de 28 millions d’euros. Derrière l’homme de paille qui l’a signé se cache Gulnara Karimova, fille aînée du dictateur aux commandes de l’Ouzbékistan. Lorsqu’elle ne se prend pas pour une chanteuse - on peut voir sur le net son duo avec Gérard Depardieu, ou ne pas le voir… - elle est dans les affaires… Les juges voudraient bien l’entendre pour des faits de corruption mais elle n’est pas facile à rencontrer. Début 2015, le domaine de Groussay a été saisi par la justice française. Sur place, on feint d’ignorer ces péripéties. Deux salariés entretiennent le domaine motivés par un seul objectif : faire partager au public cet endroit de rêve.

 

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Infos pratiques

Pratique

Seul le parc se visite selon des modalités qui sont en train de s'établir.

Cet été, il est possible d'y entrer les samedis pour les visiteurs individuels et en semaine pour les groupes. Dans tous les cas, il est prudent de passer par le site chateaudegroussay.com pour s'annoncer par mail.

L'office de tourisme de Montfort-l'Amaury est également une ressource : 01 34 86 87 96

À voir à Montfort-l'Amaury

Le cimetière

Il est bordé à l’Est et au sud par deux galeries couvertes datant des 16e et 17e siècles et qui servaient de charnier pour les ossements d’un cimetière plus ancien. Apparentes, leurs charpentes sont spectaculaires.

L’église Saint-Pierre

Construite à la demande d’Anne de Bretagne, elle date des 15e et 16e siècles. On peut y voir une remarquable suite de 37 vitraux datant de la fin du 16e siècle qui bénéficient depuis quelques années d’une campagne de restauration.

La maison-musée de Maurice Ravel

La petite maison achetée en 1921 à Montfort-l'Amaury par Maurice Ravel (1875-1937) est demeurée telle que le compositeur l'avait aménagée. Dans ce lieu très calme il a composé de nombreuses oeuvres, dont le fameux Boléro, en 1928. Les visites, guidées, se font uniquement sur réservation, les samedis et dimanches pour les visiteurs individuels, du mardi au vendredi pour les groupes.
01 34 86 87 96

Que rapporter de Montfort et des environs ?

Un galet en céramique

Inspirée par les Arts premiers, Sophie Plus produit des céramiques, porcelaines et grès, à la ligne aussi épurée que possible. Ses galets et ses disques sont des condensés de finesse, de douceur et de sérennité. Son atelier n'est généralement pas ouvert au public mais elle accepte volontiers d'y recevoir les amateurs qui prennent rendez-vous par téléphone ou par mail.

Sophie Plus 11, rue de la Moutière à Montfort-l'Amaury
01 34 94 32 29
atelier13ceramiqueatorange [dot] fr

Des fruits et des légumes

Le vendredi, de 16h à 19h, c’est jour de marché au Tremblay-sur-Mauldre, place de l’Église. Le dimanche matin, de 8h à 13 h, il y en a un sur la place du foyer rural de Jouars-Pont-Chartrin. À chaque fois, vous y trouverez Christine Lallaouret qui vend les fruits et légumes cultivés dans la ferme familiale du Tremblay.

À Saint-Rémy-l’Honoré, les Renard sont une famille de maraîchers qui cultivent en bio depuis 1970. Ils vendent leurs légumes sur des marchés mais aussi à côté de leur exploitation, rue Dyte, le mardi de 14h30 à 18h, le vendredi de 14h30 à 19h et le samedi de 10h à 12h puis de 15h à 17h.