Désert de Retz, un lieu habité

Christophe Grand
À Chambourcy, dans les Yvelines, subsiste un rare exemple de jardin à fabriques. Ce parc dans lequel ont été bâtis des édifices pittoresques témoigne de la vogue pour les jardins anglais et l’orientalisme au XVIIIe siècle.

Atmosphère, atmosphère… Sur le désert de Retz souffle toujours, longtemps après la disparition de son créateur, un vent d’étrangeté. C’est un parc paysager que l’on parcourt en rencontrant ici et là de petites constructions qui, ensemble, formaient un univers exotique, un voyage dans le temps et l’espace. Certaines pouvaient être habitées. La plus spectaculaire est une maison confortable déguisée en une colonne largement ruinée.

C’est la mode au XVIIe et pendant le siècle suivant des « déserts », lieux retirés où l’on reçoit sans chichis. On voit ici que la simplicité lorsqu’il faut l’égayer nécessite de considérables efforts. À Retz François Racine de Monville a consacré son temps et sa fortune sans barguigner. Il ne manquait ni de l’un ni de l’autre. Né en 1734, il est tôt orphelin et c’est son grand-père, riche fermier général, qui l’élève. À la mort de celui-ci, Monville est cousu d’or. Il épouse une cousine en 1755 mais elle décède rapidement. Dans les deux luxueux hôtels particuliers qu’il s’est fait bâtir dans le quartier Saint-Honoré à Paris (8e), il nourrit le rêve de créer un jardin pittoresque de type anglo-chinois. En 1774, il acquiert une maison et 13 ha de terre à Saint-Jacques-de-Retz, dans la commune de Chambourcy (78). Le village a le mérite d’être isolé de Versailles par la forêt de Marly, sans en être tout à fait éloigné. Au cours des années suivantes, il achète deux fermes voisines et leurs terres. Son domaine s’étend sur 38 ha. Au lieu d’édifier un château, comme c’est l’usage, il fait élever une maison chinoise et un minuscule Temple au dieu Pan dont le plan est réduit à l’essentiel : une alcôve et un cabinet de toilette...

L’Empire du milieu en mieux

Simultanément, il entreprend l’aménagement paysager de ses terres. Une extravagante commande est passée aux serres royales : plus de 4.000 plants de végétaux dont beaucoup sont exotiques. Ils seront habilement disposés pour donner l’illusion que le désert se poursuit dans la forêt de Marly. Dans la maison chinoise, qui donne sur une pièce d’eau, Monville est luxueusement installé. Avec ses panneaux de bois ajourés de motifs géométriques séparés par des fausses tiges de bambous et sa toiture à ressaut couverte d’ardoises taillés en écailles, elle illustre l’idée qu’on se fait de la Chine à cette époque. À l’intérieur est aménagé un salon et une alcôve, une bibliothèque, un office. Des objets précieux rapportés de l’Empire du Milieu côtoient des vases chinoisants en tôle peinte, des statues singulières, autant de curiosités qui frappent les visiteurs.

Dans le parc, Monville poursuit la construction des « fabriques », ces petites constructions qui surprennent les promeneurs au détour d’une allée. Vers 1782, il a fait réaliser une pyramide, qui dissimule une glacière, une Tente tartare en tôle peinte, et un monumental rocher formant une arche qui marque l’entrée du désert depuis la forêt de Marly. En 1785, le domaine compte une vingtaine de fabriques, dont le Théâtre découvert sous un berceau de grands ormes, l’Église gothique ruinée (une authentique ruine pour le coup). Féru d’horticulture, Monville a fait aménager des serres chauffées et une orangerie.

Improbable logis

Il y a surtout la Colonne détruite, dans laquelle a emménagé le maître des lieux. Du dehors, cet édifice improbable ne ressemble pas à une maison. C’est la base d’une colonne dorique qui culminerait à 120 mètres si elle était entière et aux justes proportions. Son diamètre est de 15 mètres et elle s’élève à 25 mètres de haut, finissant en créneaux irréguliers qui suggèrent que la construction est incomplète. Dans les cannelures qui scandent la façade en rotonde sont percées les fenêtres de trois niveaux d’habitation. Au-dessus, de larges fissures simulent le temps passé et éclairent le grenier. François Racine de Monville aime le confort. Son intérieur est d’un raffinement extrême. Au centre, un escalier hélicoïdal serpente entre les six niveaux, en comptant les deux étages de caves, éclairé par une verrière. Autour, les pièces sont parfois ovales ou rondes, formes inspirées par le galbe de la façade, et richement meublées. La Colonne est élevée non loin du corps de logis qui existait sur le terrain lorsque Monville l’a acheté. Reconverti en cuisines et en réserves, ce bâtiment est relié à la Colonne par un passage souterrain.

Émotions fortes

Au Désert de Retz, François de Monville reçoit beaucoup. Connu, le lieu fascine les visiteurs. Marie-Antoinette y passe au retour de la chasse, la Du Barry et Madame Vigée-Lebrun sont des familières, comme Philippe d’Orléans. Des princes et des empereurs, Benjamin Franklin ou Thomas Jefferson ont exploré le parc ainsi que des quidams qu’on laissait pénétrer contre un droit d’entrée et à condition qu’ils soient bien vêtus. Aux beaux jours, les réceptions se succèdent, avec concerts et représentations de théâtres. Très cultivé, Monville devait être un hôte agréable. Et généreux.

Pour être tout à fait certain d’offrir des émotions fortes à ses amis, il fait construire dans la « partie sauvage » du parc une cabane dans laquelle il installe un homme payé à jouer l’ermite. Mais cet anachorète d’opérette à qui est fait interdiction de se couper les cheveux se lassera rapidement d’errer furtivement entre les bosquets d’essences rares.

La Révolution a raison de l’utopie excentrique de Monville. En 1792, il vend ses biens dont le Désert, acquis par un Anglais. Ses dons patriotiques qui ne suffisent pas à lui éviter le tribunal révolutionnaire où il répond des accusations d’ « anglomanie et sybaritisme ». Incarcéré, il recouvre la liberté quelques mois plus tard lorsque la Terreur prend fin. Il meurt en 1797 couvert de dettes.

Domaine abandonné


Le Désert va changer plusieurs fois de mains avant de devenir, au milieu du XIXe, la propriété de François Passy, économiste, futur homme politique et prix Nobel de la paix en 1901. Sa famille y vit jusqu’en 1950, devenue locataire après un revers de fortune. Juste avant la guerre, une campagne de presse visant à sauver le Désert d’un délabrement irrémédiable a abouti à son classement aux monuments historiques.

C’est pourtant un domaine abandonné que découvre André Malraux en 1965. La situation lui inspire une loi contraignant les propriétaires de monuments classés à participer au financement de travaux de sauvetage. La colonne détruite qui se dirigeait vers un état conforme à sa dénomination est mise hors d’eau, la Pyramide glacière et l’Église gothique ruinée sont confortées. Après d’ultimes vicissitudes, le domaine amputé d’une bonne moitié de sa superficie est cédé en décembre 2007 pour l’euro symbolique à la commune de Chambourcy. Après une année de travaux sur la colonne et le parc, le Désert est à nouveau ouvert aux visites. Elles sont assurées par une douzaine de guides bénévoles, des passionnés, dont Caroline Doucet. « Nous avons, dit-elle, 5.000 visiteurs par an, dont 1.000 lors de Journées du patrimoine. Les recettes paient l’entretien courant. Sinon, on cherche des subventions. Et on en trouve. » Preuve que le Désert n’a pas cessé de fasciner.

Photo : © Mairie de Chambourcy / Nicolas Vercellino

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Pratique

Le Désert se trouve Allée Frédéric Passy, à Chambourcy (78240). Des visites guidées sont proposées par la mairie deux samedis par mois d’avril à octobre, et certains dimanches.
Elles débutent à 14h, 14h45 et 15h30 et durent deux heures.
01 39 22 31 37
Informations et réservation sur le site de la ville de Chambourcy 

Les fabriques qu’on peut voir

La colonne détruite. L’escalier et les planchers ont été refaits, ainsi que le second œuvre au rez-de-chaussée. L’enduit de façade est neuf, comme les fenêtres.

Le temple du dieu Pan. La façade semi-circulaire a été rénovée et la petite salle de repos reconstruite.

L’église gothique ruinée. La seule vraie ruine. Un mur, vestige d’une église du XIIIe qui était déjà en mauvais état au début du XVIIIe.

Le Théâtre découvert. Un mur encadré de pots à feu chinois en avant d’une scène.

La pyramide glacière. La glacière enterrée n’était pas rare au XVIIIe. Ici, c’est une cuve qui s’enfonce à six mètres sous terre et est surmontée par une pyramide en pierre.

La tente tartare. En tôle peinte de rayures turquoise et jaunes, c’est une réplique datant de 1989. L’original servait de salle d’armes.

Les fabriques qu’on ne voit plus

L’Obélisque en tôle peinte, la Maison chinoise (gravure ci-dessus), les serres et l’Orangerie, l’Ermitage et le tombeau, le Rocher.