Une croisière dans le port de Gennevilliers

Christophe Grand
Le premier port fluvial de France recèle des installations pleines de charme, méconnues des Franciliens. Pour les découvrir, rien de tel qu’une visite en bateau !


Photo : port de Gennevilliers © Émile Loreaux/Picturetank

On ne nous attend pas aux antipodes, mais le capitaine tient malgré tout à appareiller à l’heure. Et là, mille sabords, pas moyen de larguer les amarres : 10 minutes après l’heure théorique de départ, 50 passagers – un tiers de l’effectif – manquent à l’appel. Il faut dire que le chemin qui mène du terminus de la ligne 13 du métro au port de Gennevilliers (92) n’est pas de ces balades qu’on fait à l’intuition et le nez en l’air. Pour qualifier l’excursion d’un kilomètre au bord de la deux fois deux voies, on balance entre sinistre et lugubre ; et point de

signalétique. Coup de chance, avec Marie la photographe, on a repéré à la sortie du métro un groupe de dames munies de ce plan que nous avions tous les deux oublié. Comme elles affichaient un air décidé, on leur a emboîté le pas.

Nous sommes à présent installés sur le pont arrière. Mais voilà que les retardataires arrivent, leur chauffeur s’était perdu. À part Valérie et Thierry, qui aperçoivent le port depuis le train en allant au travail et qui voulaient le voir de plus près, l’assistance est composée de retraités. La découverte par voie d’eau du premier port d’Île-de-France peut commencer, commentée par Bruno de Baecque, un guide-conférencier épris de cette zone industrielle singulière. Il goûte l’humour à froid et commence par balancer un peu sur les conducteurs de car désorientés : « Y en a qui trouvent leur chemin, et puis y en a qui se perdent. C’est une énigme… Le GPS n’est pas la solution à tout. Une bonne carte routière… »

Très plaisant

Alain Gouet, qui commande le Tivano, connaît heureusement le port comme sa poche. L’installation se compose de six bassins, ici appelés « darses », longs de 800 mètres et disposés côte à côte, que deux chenaux relient à la Seine. Autour sont réunies des entreprises par spécialités. En ce début d’après-midi, c’est plein soleil et calme plat. Dans le secteur des conteneurs, pas âme qui vive au milieu des empilements colorés. « Environ 8.000 personnes travaillent pourtant sur les 400 hectares du port, signale le guide, mais beaucoup œuvrent dans des entrepôts, et puis l’activité commence tôt le matin. » « Ça vous évoque quoi, tous ces conteneurs ? » interroge-t-il tandis que nous longeons les installations de CMA CGM, premier transporteur français et troisième mondial. « … Des Lego… oui. Un enfant qui rangerait sa chambre comme ça, c’est probablement un futur ingénieur en logistique. »

Sur le pont arrière, j’avise ces dames qui ont été nos poissons-pilotes. Chantal Decote et Dominique Monti étaient profs toutes les deux. Elles appartiennent à un groupe qui randonne. Comme elles ont l’air sympa, on en profite pour les charrier un peu. « Ben, dites donc, pas trop crevante la randonnée assises sur un bateau ? » En chœur, elles se récrient : « Ah, mais notre jour de marche, c’était hier. La croisière, c’est en plus ! »

« Manet peindrait des conteneurs »

Un passage par la Seine, puis le bateau longe les montagnes de charbon, de ferraille, de gravats que l’on recycle, le terminal pétrolier… À bâbord, la colline d’Argenteuil (95), dont des habitants, raconte notre guide, réclament des arbres pour masquer les installations portuaires qu’ils ne trouvent guère pittoresques. « Mais si Manet revenait, rêve Bruno de Baecque, il peindrait des conteneurs ! »

Sur le pont avant, je retrouve Henri Quarré, de l’association Loisirs et solidarité des retraités du Parisis (95), dont 25 membres sont présents. « Chacun paie six euros pour cette croisière, m’explique-t-il, plus un euro pour le covoiturage. C’est bien, car nous avons des retraités non imposables… »

Après une heure et demie de navigation dans ce paysage spec­taculaire apaisé par les eaux calmes, le Tivano se range à l’embarcadère. Nous balayons une dernière fois du regard le premier port fluvial de France. Un site où transitent chaque année 30 millions de tonnes de marchandises, de céréales, de ma­tériaux de construction et de déchets à recycler. Et qui constitue aussi, à 30 heures de navigation du Havre, un bout d’Île-de-France tourné vers la mer. Nous, on se dirige vers notre métro d’un pas assuré. On connaît le chemin.   

Pratique. Commercialisées par Hauts-de-Seine Tourisme (www.tourisme92.com), les croisières dans le port de Gennevilliers rencontrent un franc succès. Au point que le programme est complet jusqu’en juin. Mais il y a parfois des désistements et les candidats individuels à la balade peuvent appeler au 01 46 93 03 01. Le prix est de 6€ par personne (15€ avec collation à l’arrivée).


Photos : © Marie Genel/Picturetank

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