À Auvers-sur-Oise, l’esprit de Vincent

Christophe Grand
Auvers-sur-Oise est associée aux impressionnistes mais aussi à Van Gogh qui y a vécu ses derniers jours. Avant de partir sur les traces du peintre célébrissime, défaisons-nous de quelques idées reçues.

Le 29 juillet 1890, Vincent Van Gogh mourait à Auvers-sur-Oise (95) des suites d’une blessure qu’il s’était infligée trois jours plus tôt en se tirant une balle dans la poitrine. Ainsi disparaissait à 37 ans un artiste dont les œuvres seront un siècle plus tard les plus connues, et parmi les plus chères, de tous les temps. Van Gogh n’a passé que 71 jours à Auvers mais ce séjour aura été d’une extraordinaire productivité : il a peint 70 tableaux. Il écrivait, aussi. Méthodiquement conservée par sa belle-sœur Jonanna Bonger, la correspondance entre Vincent et son frère Théo est désormais aussi fameuse que les toiles du peintre hollandais.

Tableaux et lettres de la période auversoise ont fait l’objet d’un livre (Vincent Van Gogh à Auvers, Wouter Van der Veen et Peter Knapp, éd. du Chêne) qui donne à voir l’œuvre de Van Gogh et lève le voile sur les dernières semaines d’un homme au sujet duquel ont circulé trop de sornettes.

On a dépeint un semi-clochard associal et violent, tout à fait incompris de ses contemporains qui auraient méprisé sa peinture. Ces clichés de l’artiste maudit prenant une éclatante revanche posthume sont plaisants, mais Wouter Van Der Veen montre qu’ils ne sont que fantasmes.

Polyglotte et grand lecteur

Vincent Van Gogh était un homme très éduqué. Il a grandi dans une famille unie dont le père était pasteur et qui vivait dans le confort. À l’âge de 20 ans, il maîtrise, en plus du néerlandais, l’allemand, l’anglais et le français, langue avec laquelle il correspond avec son frère Théo. C’est aussi un gros lecteur. Son biographe indique qu’il cite au fil de sa correspondance 150 auteurs qu’il lisait dans le texte.

Sa culture artistique est étendue. Les distorsions de perspectives dans ses œuvres, l’usage déconcertant de couleurs inattendues, le trait réduit parfois au strict minimum, ont pu laisser croire à un art brut, à la transcription de la vision altérée d’un artiste malade. C’est un malentendu.

Van Gogh connaÎt parfaitement les règles académiques qu’il maîtrise. En toute connaissance de cause, il veut faire évoluer la peinture. Il peint volontairement des scènes dont on a l’impression qu’elle sont vues à travers un grand angle. Et pendant la période auversoise, il s’exerce à étaler le plus vite possible la peinture pour saisir une lumière ou une impression fugitive. Jusqu’à donner l’impression que ses tableaux sont inachevés. Certains le sont d’ailleurs probablement, car il travaille de façon frénétique et peut abandonner une toile pour en entreprendre une nouvelle.

Une vie confortable

On a dit que Van Gogh était boudé ou même raillé par la critique de son temps. C’est inexact. Il était peu connu hors du cercle restreint de ses amis artistes, mais c’est une situation plutôt ordinaire pour un artiste dans la trentaine de n’avoir pas accédé à la célébrité. Peu avant sa mort, il a toutefois exposé des tableaux à Paris et à Bruxelles qui lui ont valu des articles très positifs et un début de notoriété chez les amateurs éclairés.

On a beaucoup entendu enfin que Van Gogh n’aurait jamais vendu l’une de ses toiles qui s’échangent aujourd’hui pour des sommes fabuleuses. Ou qu’il n’en aurait vendu qu’une. C’est négliger tout à fait la réalité du mode de vie de Vincent Van Gogh. Décrire cette existence revient d’ailleurs à mettre en pièces un ultime cliché au sujet du peintre : il aurait vécu dans la misère. En réalité, il vit assez confortablement d’une rente que lui verse son frère Théo, lequel a une bonne situation à Paris dans le négoce d’art. Soucieux de ne pas se montrer désinvolte avec l’argent que lui donne son frère, Vincent a emménagé à Auvers dans une pension modeste (voir photo) mais aurait pu se permettre mieux, et il mange tous les jours au restaurant. Débarrassé des soucis matériels, il se consacre entièrement à sa peinture mais en contrepartie les tableaux sont destinés à Théo. Ce qui fait dire à Van Der Veen qu’en réalité Van Gogh a vendu toutes ses toiles.

L’hypothèse de son équilibre mental fragile reste le seul point qui puisse difficilement être démenti, étayé par sa fin tragique. Rétif à certaines conventions sociales, Van Gogh pouvait se laisser aller à des comportements qui lui avaient fait, de son vivant, une réputation de fou. Dans sa correspondance se lit très bien son état d’esprit, qui va d’une totale euphorie à l’abattement complet.

« Gravement beau »

À son arrivée à Auvers, tout au plaisir de découvrir des paysages et une lumière nouvelle, il écrit à son frère (lettre du 20 mai 1890) : « Auvers est bien beau beaucoup de vieux chaumes ce qui devient rare. J’espérais donc qu’en faisant quelques toiles de cela bien sérieusement il y aurait une chance de rentrer dans les frais de séjour – car réellement c’est gravement beau, c’est de la pleine campagne caractéristique et pittoresque. » La bourgade, desservie par le chemin de fer depuis peu vit un changement qui intéresse beaucoup Van Gogh (lettre du 25 mai) : « Il y a beaucoup de villas et habitations diverses modernes et bourgeoises, très souriantes, ensoleillées et fleuries. Cela dans une campagne presque grasse, juste à ce moment-ci du développement d’une société nouvelle dans la vieille, n’a rien de désagréable ; il y a beaucoup de bien-être dans l’air. Un calme à la Puvis de Chavannes j’y vois ou y crois voir, pas d’usines, mais de la belle verdure en abondance et en bon ordre. »

Cet environnement l’inspire beaucoup et il se lève chaque jour aux aurores pour peindre tout le mois de juin. Pourtant, le brouillon de ses lettres commence à révéler un mal-être que Vincent  n’exprime pas dans les courriers qu’il envoie. Jusqu’en juillet, où une lettre révèle son état d’esprit confus et désespéré (lettre du 2 juillet) : « Je cherche moi à faire aussi bien que je peux mais ne te cache pas que je n’ose guère y compter d’avoir toujours la santé nécessaire. Et si mon mal revenait tu m’excuserais, j’aime encore beaucoup l’art et la vie mais quant à jamais avoir une femme à moi je n’y crois pas très fort. Je crains plutôt que vers mettons la quarantaine mais ne mettons rien je déclare ignorer, mais absolument absolument, quelle tournure cela puisse encore prendre. »


« Calme presque trop grand »

Dans ses lettres à sa mère et sa sœur, il a toujours tu ses tourments intérieurs. Mais peut-être se révèle sa volonté de biaiser dans le luxe de détails qu’il donne au sujet de son travail (lettre du 12 juillet) : « Quant à moi, je suis entièrement absorbé dans les plaines immenses avec des champs de blé sur fond de collines, grand comme une mer, jaune fin, vert fin et doux, pourpre fin d’une parcelle de terrain retourné et sarclé, régulièrement pointillé de vert de plants de pomme de terre, le tout sous un ciel avec des tons bleus, blancs, roses et violets fins. Je suis dans un état d’esprit de calme presque trop grand, dans un état d’esprit pour peindre cela. »

Quatre jours après, il se tire dans la poitrine une balle qui se loge en-dessous du cœur et meurt trois jours plus tard. Trois mois s’écoulent avant que Théo perde la raison et meure à son tour des suites de la syphilis. Sa jeune veuve, Johanna, refusera de se défaire des quelque 200 toiles de son beau-frère et mettra beaucoup d’énergie pour que soit reconnue leur qualité, n’en ayant elle-même, comme son mari, jamais douté.

 

Crédits des tableaux : © Photo RMN - Hervé Lewandowski et © Van Gogh Museum

 

 

Tags

Infos pratiques

Pourquoi Auvers ?

À la fin du XIXe siècle, Auvers-sur-Oise est connue des peintres. Pionnier, le paysagiste Charles-François Daubigny amarre vers 1860 son bateau-atelier dans ce village pittoresque. Depuis 1845, il est desservi par le train qui le met à une heure de Paris. Il est fréquenté par Daumier, Corot, Pissaro. C’est le lieu qu’à choisit pour s’aménager une maison de campagne un médecin parisien spécialiste de la « mélancolie », le docteur Gachet, lui-même artiste et ami des artistes. Théo Van Gogh l’a rencontré et apprécié. Il compte qu’il veillera sur son frère qui sort d’une maison de santé à Saint-Rémy-de-Provence.

 

Auvers, le programme

Auvers-sur-Oise est un musée à ciel ouvert puisqu’on y trouve partout les maisons, édifices et paysages choisis pour modèle par Vincent Van Gogh. On y visite également le château, son parcours scénographique sur les impressionnistes, ses jardins, l’atelier-maison et le musée du peintre Daubigny, un musée de l’absinthe, la maison du docteur Gachet, l’auberge Ravoux où logeait et où est mort Van Gogh, le cimetière où il est enterré aux côtés de son frère.

 

Y aller

Depuis la gare de Paris-Nord, un train direct et sans arrêt rallie Auvers-sur-Oise le week-end et les jours fériés entre Pâques et Toussaint.
Départ le matin de Paris Nord à 09h38, arrivée à Auvers-sur-Oise 10h19. Retour à 18h25, arrivée à Paris Nord 18h51. Sinon, la ligne H du Transilien conduit à Auvers avec un changement à Saint-Ouen-l’Aumône.

Photo du château © G.FEY