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Économie - Emploi
Catherine Marry, sociologue, directrice de recherche au CNRS, a été interrogée par le Journal Île-de-France sur l’égalité hommes femmes. L’intégralité de l’interview.
Inégalités dans l'accès à l'emploi et le déroulement des carrières : quel constat peut-on faire en 2009 ?
Les choses ont bougé de façon positive et de manière inéluctable. L’emploi, le salaire restent le moyen de s’émanciper et les femmes manifestent clairement cette volonté d’entrer sur le marché du travail. Cette progression est très sensible dans les professions qualifiées et supérieures : magistrat, médecin, journaliste… Et certains métiers masculins, comme celui de commissaire de police, voient des femmes arriver en grand nombre. La figure de l’homme gagne pain et de la femme au foyer devient caduque, obsolète. Désormais, le couple est composé de deux actifs. Et la primauté de la carrière du mari ne va pas toujours de soi.
Plutôt encourageant, comme constat…
Des points négatifs demeurent. Tout d’abord, cette progression s’est faite sans que la part des femmes dans le total des heures travaillées ne change. En 30 ans, cela n’a pas bougé d’un iota. En résumé, on assiste à une explosion du temps partiel. La participation des femmes à l’activité économique reste minoritaire. Par ailleurs, ce sont les secteurs où les femmes étaient déjà présentes qui se sont encore plus féminisés. Et ce sont des domaines où il y a moins de progressions de carrières, moins de présence syndicale, moins d’acquis sociaux.
Aujourd’hui encore, 60% des femmes n'exercent que dans 30% des métiers existants. A quel stade se situe le blocage ? Dans la formation initiale ? L'orientation ? Le recrutement ? La formation continue ?
Eh bien, figurez-vous, ces freins sont partout ! Souvent, on met l’accent sur l’orientation. C’est vrai que les représentations stéréotypées sont encore très présentes. Ce n’est qu’une partie de la réponse. Chaque étape va conforter ces inégalités. Dans l’entreprise, on privilégiera pour une femme, à diplôme égal avec un homme, un emploi dans les fonctions de communication, dans les relations humaines. Mais on hésitera à l’envoyer dans des postes directement opérationnels. Or c’est là que se trouvent les parcours les plus promotionnels.
Au sujet de l'égalité professionnelle, un rapport remis au gouvernement en juillet dernier indique : "les négociateurs négocient peu, les contrôleurs contrôlent peu, les juges jugent peu..." Comment expliquer cette frilosité générale ?
Les lois sur l’égalité professionnelle ont fait bouger le cadre législatif. L’égalité hommes femmes est même devenue un droit fondamental au niveau européen. Mais dans la pratique, et en dépit de la loi, on voit que beaucoup d’entreprises font le minimum. Maintenant, il faut aussi se poser certaines questions. Quand on dit « à travail égal, salaire égal… », de quoi parle-t-on ? Prenons un docker. On va reconnaître la pénibilité de son travail, qui est extrêmement physique. Rien à voir, a priori, avec une infirmière. Et pourtant, on sait qu’une infirmière soulève autant de poids qu’un docker dans une journée. Seulement ici, ce sont des corps, des malades, des invalides. L’infirmière n’en parlera pas. Plus généralement, les métiers de femmes sont des métiers mettant en œuvre des savoir-faire qui sont souvent d’ordre relationnel et peu visibles, voire d’autant plus efficaces qu’ils sont discrets. C’est le cas par exemple de la secrétaire qui anticipe les demandes de son patron. Ces compétences ne sont pas toujours sanctionnées par des diplômes, souvent renvoyées à des qualités « naturelles » des femmes, telle l’empathie, et moins bien reconnues que celles des métiers masculins.
Avec la décentralisation, le rapprochement des politiques publiques du terrain a-t-il permis de mieux combattre les inégalités hommes / femmes ?
Il y a eu beaucoup d’initiatives favorables. Par exemple, l’Île-de-France s’est engagée dans ce domaine. Je pense notamment à la création de l’Institut Emilie du Châtelet pour le développement et la diffusion des recherches sur les femmes, le sexe et le genre. C’est une action en direction de la recherche. Mais ce n’est pas qu’un simple soutien à des travaux d’études. C’est mettre ces savoirs au service de tous les acteurs régionaux. Pour la formation et l’apprentissage, il faudrait entrer dans le détail, mais on le voit malgré les efforts entrepris : dans l’apprentissage, la division sexuée reste très forte.
La Région Île-de-France vient d’apporter son soutien à l’Ecole professionnelle de la boucherie qui veut accorder une place plus importante aux jeunes filles dans ce métier. De même, l’association des métiers de l’aérien s’engage à favoriser l’égalité dans les métiers de l’aérien. Ces exemples restent-ils marginaux ?
Je vois les efforts, mais je ne vois pas les résultats. Les élus sont souvent sidérés face à cette situation ! Peu de métiers d’ouvriers et de techniciens s’ouvrent aux femmes. Et quand ils le font, l’accueil des filles, par exemple au niveau de la formation, n’est pas toujours bon. Vous me trouverez peut-être un peu trop négative, mais il y a des résistances très fortes. Bien sûr, des employeurs jouent le jeu. Mais c’est une minorité. Et cela fait 25 ans qu’on dresse le même constat.
En Île-de-France, le taux d'activité des femmes (55%) est nettement supérieur au taux d'activité national. Peut-on en conclure que la situation des femmes dans notre région est plus favorable qu'ailleurs ?
L’Île-de-France est la région française où les opportunités de carrières sont les meilleures pour les femmes. C’est lié à la présence de certains secteurs d’activité, et principalement de tous les métiers du tertiaire, des plus déqualifiés aux plus qualifiés. De plus, ici, on peut assez facilement changer d’entreprise sans changer de région. Il y a des opportunités de mobilité que vous n’avez dans aucune autre région. Les différences sont monumentales avec d’autres régions qui sont des déserts absolus pour les femmes.
La crise économique actuelle ne risque-t-elle pas de faire passer au second plan le combat pour l'égalité professionnelle ?
La plupart du temps, les femmes sont les premières victimes des crises économiques. Aujourd’hui, la réalité est plus compliquée. Les secteurs les plus touchés ne sont pas forcément les plus féminins. C’est l’industrie, c’est l’automobile. Souvent, c’est la femme qui préserve l’activité dans le couple. A un niveau plus général, cette crise nous conduit à regarder autrement notre société et notre modèle de développement. On se pose maintenant la question de la vulnérabilité dans un parcours professionnel. On entend parler de sécurisation des parcours professionnels. Ce sont des réflexions qui peuvent permettre de réintroduire autrement la question de l’égalité hommes / femmes dans les politiques publiques.
Une réflexion qu’on n’engageait pas quand le problème était avant tout féminin…
Ça, c’est sûr et certain. Mais je suis pragmatique !
Article publié le 9 décembre 2009
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